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Sri Lanka 2002 : L’Appel de l’Orient 

Ce n’était pas mon tout premier voyage en Asie, mais le deuxième. En 2001, j’étais déjà venu en Thaïlande et j’avais ressenti quelque chose de très fort, une sorte d’appel vers l’orient. Mais le Sri Lanka, ce n’était pas tout à fait la même chose. En octobre 2002, le pays semblait sortir à peine d’une longue guerre civile entre les Singhalais et les Tamouls, qui avait commencé en 1983. Un cessez-le-feu venait d’être signé quelques mois plus tôt, en février 2002. On disait que c’était enfin plus calme, mais l’atmosphère restait tendue.

Mon ami Bruno et moi avions réservé un séjour avec une agence de voyage : vol charter, escale aux Maldives sans même devoir quitter l’avion.. Depuis le hublot, j’avais vu pour la première fois ces îles minuscules, posées comme des perles sur un océan turquoise. Des anneaux de sable blanc, des lagons transparents, des bateaux qui semblaient flotter dans le ciel. C’était magique, mais trop rapide, on aperçu les Maldives.

Colombo, tout le monde descend

À l’arrivée à Colombo, on nous a transférés en bus vers un grand hôtel à Kalutara, une ville côtière au sud de la capitale. Kalutara, c’est une longue plage bordée de cocotiers et, à l’époque, de grands hôtels tout en béton, avec des piscines immenses et des buffets de nourriture internationale sans saveur. Dès le premier soir, j’ai su que ce n’était pas pour moi. L’hôtel était trop grand, trop artificiel. On nous avait prévenus : « Ne sortez pas, c’est dangereux. » Mais je n’étais pas venu pour rester enfermé.

« Ne sortez pas, c’est dangereux » 

On s’est promenés dans la petite ville. J’ai voulu manger dans un restaurant local, un endroit simple où les clients nous ont regardés avec surprise, comme si deux étrangers s’étaient perdus. Bruno a trouvé que c’était sale. Moi, j’ai adoré. Nous avons découvert une tortue géante dans un ruisseau s’écoulant entre les maisonsComme on l’observait, deux hommes sont venus la prendre et nous ont remercié, j’imagine que la tortue a fini dans une soupe.

Partout on nous demandait dans quel hôtel on résidait. Et à cette réponse ils nous parlaient alors avec quelques mots d’allemand. Nous avons compris que chaque hôtel était spécialisé dans l’accueil de touristes d’une seule nationalité. On nous a montré l’hôtel pour les Français, et l’hôtel pour les Britanniques. Tous étaient entourés de palissades de plusieurs mètres de haut, infranchissables sauf par la plage.

Kalutara, 10/2002
L’inconfort de la plage touristique

Nous avons marché sur la plage, mais l’atmosphère était lourdement inconfortable. Dès nos premiers pas sur le sable, des vendeurs ambulants nous ont alpagués, leurs voix insistantes et leurs regards pressants nous suivant comme une ombre. Plus loin, près des palmiers, des femmes et des hommes presque entièrement dénudés nous faisaient des signes explicites. Leur présence, en plein jour, était à la fois obscène et désespérée.

La prostitution en pleine lumière

Ce qui m’a le plus choqué, c’est de découvrir, sur cette plage de carte postale, des scènes de prostitution sans ambiguïté destinées aux touristes. Des échanges rapides, des gestes clairs, des corps disponibles comme une marchandise pour quelques roupies ou un repas. La misère du pays semblait s’être agglutinée là, juste devant les murs blancs des hôtels internationaux, à mendier leur survie avec ce qui leur restait, semblaient avoir franchi le seuil où la faim et le désespoir l’emportent sur toute fierté.

Ne me comprenez pas mal : ce n’est pas la prostitution en elle-même qui me révolte. C’est un métier que je respecte. Ce qui m’a glacé, c’est la déchéance d’un peuple tout entier, contraint de se vendre en ultime recourt.

Une frontière invisible et brutale

Je me souviens d’une scène en particulier : un homme local, vêtu d’un short usé et d’un t-shirt troué, s’était approché un peu trop près de la zone de plage « réservée » aux clients de l’hôtel. En un instant, deux employés en uniforme l’ont intercepté. Sans un mot, ils l’ont saisi par le bras et poussé vers la sortie. La violence de ce geste, aussi rapide que mécanique, m’a glacé. La frontière était claire : d’un côté, le sable blanc des cartes postales et les transats alignés ; de l’autre, une réalité crue et sans pitié.

Pendant ce temps, des touristes allemands s’allongeaient tranquillement sur leurs serviettes, bronzaient ou sirotaient des cocktails, indifférents à ce qui se jouait sous leurs yeux. Leur quiétude était presque obscène. Ils pouvaient « reposer leurs deux oreilles sur leurs transats ».

Non, ce n’était pas le Sri Lanka que je voulais découvrir.

La fuite en troisième classe

Le lendemain, j’ai insisté pour partir. L’hôtel nous a fait signer une décharge : « On n’est pas responsables si vous vous faites kidnapper. » On a pris nos sacs et on est allés à la petite gare. Premier train pour Colombo, en troisième classe. Je ne sais pas pourquoi on a choisi la troisième, peut-être que la deuxième était complète. Peu importe : le trajet longeait la côte, les vagues frappaient les rochers, des pêcheurs tiraient leurs filets, des enfants couraient sur les rails. C’était déjà une aventure.

À Colombo, à peine sorti de la gare, j’ai voulu me perdre dans les rues. C’était coloré, vibrant, mais sans le chaos de l’Inde que je découvrirais plus tard. Le Sri Lanka, même dans sa capitale, semblait plus propre, presque plus riche. Le bord de mer était calme, avec des pêcheurs et des familles qui profitaient de la brise. On voyait encore, çà et là, d’anciens canons rouillés, vestiges des fortifications portugaises, hollandaise et britanniques. Je ne savais pas qu’un jour, ce bord de mer serait comblé de terre pour construire le Port City Colombo, un « cadeau » des Chinois au Sri Lanka. Aujourd’hui, la vue a disparu : la mer a été repoussée par des centaines d’hectares de remblais, des constructions nouvelles et des chantiers géants dans la concession chinoise. Seule la partie sud de Galle Face Green existe encore, préservée, avec son ambiance d’autrefois, mais en 2002 la vue était encore dégagée sur l’infini de la Mer des Laquedives.

Colombo, 2/10/2002
Kandy dans les collines

Puis, on a pris le train pour Kandy. Le voyage était magnifique : des rizières, des collines couvertes de végétation, des villages où les gens nous faisaient signe. À Kandy, on a cherché une guesthouse avec le Guide du Routard. On a grimpé une colline et on a frappé à une porte. Une famille nous a accueillis, nous a montré une chambre minuscule qui donnait sur une terrasse. Pas d’intimité, mais une vraie maison, pas un hôtel. On nous a offert du thé, sucré à l’excès et parfumé à la cannelle.

Kandy, 10/2002
Guesthouse à Kandy

Le lendemain, j’ai voulu voir le Temple de la Dent, ce lieu sacré où est conservée une relique de Bouddha. En arrivant, des hommes nous ont barré la route : « Pas d’entrée sans guide ! » J’ai souri, fait demi-tour, et on s’est assis dans l’herbe. On a observé les familles passer sous un éléphant sacré, une sorte de bénédiction. Les enfants riaient, les femmes étaient tellement belles dans leurs saris colorés. Plus tard, on est revenus au temple, et cette fois, personne ne nous a arrêtés. J’ai pris quelques photos, les mains tremblantes d’émotion.

Kandy, 10/2002
« Le temple de la dent »
Kandy, 10/2002
Passer trois fois sous un éléphant porte bonheur.

Un autre jour, on a décidé d’aller voir un centre pour éléphants, à une cinquantaine de kilomètres. On a négocié le voyage avec un tuk-tuk, et le trajet à travers les montagnes était splendide. Les éléphants, ces géants paisibles, me fascinaient. Au retour, la pluie s’est mise à tomber si fort que le chauffeur a tendu une bâche tout autour de son petit véhicule pour nous protéger. On était trempés, mais heureux.

Kandy, 3/10/2002
Période de prudence

En octobre 2002, le cessez-le-feu entre les forces gouvernementales et les Tigres tamouls (LTTE) était encore tout récent, signé seulement en février de la même année. Pourtant, la région au nord de Kandy, notamment autour de Sigiriya, restait sous tension. Malgré l’accord, les risques persistaient : des munitions non explosées jonchaient encore certaines zones, et les déplacements hors des sentiers battus étaient fortement déconseillés. Les autorités locales et les agences de voyage mettaient en garde contre les « balles perdues » ou les incidents liés à la présence résiduelle de groupes armés. Même si le calme semblait revenir, la prudence était de mise, surtout pour des touristes comme nous, peu habitués à évoluer dans un pays marqué par des décennies de conflit. On nous avait clairement dit : « Au nord de Kandy, mieux vaut éviter. » Personne ne voulait risquer qu’une balle égarée ou un contrôle militaire malencontreux ne gâche un voyage.

Ella, perdue dans les collines

Ensuite, direction Ella, un village conseillé par le Routard. Le train traversait des plantations de thé à perte de vue. Les théiers, bas et denses, formaient comme une mer verte faite de vagues sensuelles. Et puis, il y avait ces arbres immenses, les kukulmas (des eucalyptus ou des acacias, je ne sais plus), plantés pour éviter l’érosion et donner de l’ombre. Leur verticalité contrastait avec les collines arrondies, et ça créait un paysage presque irréel. Je me souviens que le trajet était long, que le train n’était pas rapide. On devait être les seuls étrangers dans ces wagons. Je me suis assis un moment par terre devant la porte ouverte du train. Un homme âgé qui sans doute n’avait pas pu acheter de place assise était assis là aussi, les jambes sur les marches du train, et on a passé un moment à s’observer mutuellement.

À Ella, on a trouvé une guesthouse sur la colline, tenue par un couple de cingalais qui se disputaient sans arrêt. C’était plutôt embarrassant de les entendre, mais la vue était à couper le souffle : depuis la fenêtre de notre chambre, on voyait les vallées, et peut-être même la mer, très loin. Un matin, nous avons suivi des villageoises portant du linge dans des paniers. Elles allaient laver leurs vêtements à la rivière. En marchant le long des rails, on a découvert une cascade immense. J’ai failli tuer Bruno en lui demandant de reculer pour une photo : ça s’est passé comme dans un film, il a fait un pas en arrière et il est tombé dans le vide, plusieurs mètres plus bas. Par miracle, il s’en est sorti avec quelques égratignures.

Eliya, 4/10/2002
La vue depuis la chambre du petit hôtel
Eliya, 5/10/2002
la vue depuis le haut de la cascade qui sert aussi occasionnellement de lavoir et de séchoir

Près d’Ella, il y avait aussi un petit temple dans un creu sous une roche. Des écoliers en uniforme bleu et blanc le visitaient ce jour-là. Ils chantaient, chahutaient, et nous ont souri. 

La simplicité des traits du Bouddha et les tons oranges et bleus des statues de pierre dans ce qui ressemblait à une grotte m’ont saisi. Aujourd’hui encore, après avoir visité des milliers de temples bouddhistes, je garde en memoire ces couleurs et cette ambiance rupestre unique !

Eliya, 6/10/2002
Eliya, 6/10/2002
L’appel du voyage s’est fait entendre

C’est là, en regardant ce paysage, que Bruno m’a dit : « J’aimerais faire le tour du monde, sac sur le dos. J’ai envie de prendre une année sabbatique. » Je crois que j’ai répondu du tac au tac : « Oui, c’est mon rêve aussi. » On ne savait pas comment s’organiser, parce que dans le fond nous étions tous les deux assez casaniers, mais on a commencé à en parler. Un an plus tard, fin novembre 2003, on partait.

Ce jour-là, dans les collines de Ella, au Sri Lanka, on a décidé de changer nos vies. Je ne savais pas que ce changement serait si profond. Aujourd’hui, en 2026, je suis toujours en Asie. Bruno est rentré à Berne en 2005, et moi je n’ai jamais retrouvé ma vie d’avant. Dans quelques jours, je retourne au Sri Lanka.

Mais revenons en octobre 2002….

Alors qu’on visitait ce temple creusé dans la grotte, on a discuté avec un jeune couple de touristes indépendants, comme nous. Ils venaient de Sigiriya et avaient escaladé le fameux rocher. « On nous avait déconseillé d’y aller, mais on n’a eu aucun problème, les gens sont adorables partout ! » J’ai senti monter en moi une pointe de jalousie. J’aurais tant aimé y aller, malgré les mises en garde. Mais on a continué notre route. Je savais qu’un jour je monterai à Sigiriya (il me faudra attendre 24 ans quand même).

La mousson

Tous les jours entre cinq et six heures du soir, il se mettait à pleuvoir. Pas une pluie fine, mais des trombes d’eau qui se déversaient sans crier gare, c’est la saison des pluies, et tous les soirs on s’est fait surprendre comme des apprentis. Nous avions trouvé refuge devant une maison. La famille sans hésiter nous avait ouvert la porte et offert des chaises, des verres de thés et des sourires à n’en plus finir. Aucune possibilité de communiquer mais il y a un language humain qui se passe de parole.

un arrêt dans une épicerie, je ne sais pas pourquoi tout le monde nous regarde.
En bus bondissant sur les routes

Le lendemain, on nous avait indiqué l’arrêt de bus. Aucun train n’allait plus au sud, alors on est montés dans un vieux bus. On a eu deux sièges, mais très vite, le véhicule s’est rempli et les passagers se pressaient les uns contre les autres. Une femme m’a tendu ses sacs, et je les ai posés sur mes genoux, serré entre des passagers debout dans le couloir. Le bus sautait sur la route défoncée, les gens montaient et descendaient en riant, un type encaissait les billets en criant. À un carrefour, on nous a dit qu’on était arrivés. Le bus prenait une autre direction. On est sortis, un peu perdus.

Bruno a regardé autour de lui et a trouvé tout « trop sale » pour manger. Moi, j’ai demandé à chaque bus qui s’arrêtait s’il allait vers le parc national de Uda Walawe, où on peut voir des éléphants sauvages. Aucun bus ne voulait nous prendre, alors que la route était unique et qu’ils s’y engageaient clairement. J’ai sorti ma carte, l’ai dépliée en grand, et je suis monté d’autorité dans le bus suivant. Ils ont essayé de nous faire redescendre, mais j’ai fait le mort. « Je ne bouge pas avant d’être arrivé. » Debout à l’avant, près du chauffeur, j’ai suivi l’itinéraire sur mon plan. Quand j’ai estimé qu’on y était, on est descendus. On a payé le tarif normal, mais le caissier du bus n’avait pas l’air ravi. Peut-être qu’ils n’avaient pas le droit de prendre des touristes ? Peut-être qu’on était parmi les premiers étrangers à s’aventurer là.

Fascination pour la vie sauvage

On a trouvé une guesthouse sans difficulté, et le lendemain, on a visité le parc national en jeep. J’ai vu des troupeaux d’éléphants sauvages, des familles entières, des parents protégeant leurs petits. J’observais ces animaux que j’aime tant, avec une joie profonde, presque enfantine.

Uda Walawe reserve, 7/10/2002
Galle, l’Ombre d’un Passé où le futur se fait attendre

Puis nous avons pris la route de Galle. En 2002, la ville n’était qu’un vieux fort portugais endormi, épargné par le tourisme de masse. Les rues pavées, silencieuses, portaient les traces d’un passé florissant : des maisons aux façades fatiguées, des pêcheurs occupés à réparer leurs filets sous le soleil, des enfants courant le long des remparts. J’ai été surpris de découvrir une communauté musulmane bien ancrée dans le paysage. Tout ici semblait suspendu entre histoire et mélancolie, comme si le temps avait ralenti.

Deux ans plus tard, en décembre 2004, alors que les côtes de l’océan Indien étaient ravagées par le tsunami meurtrier, j’ai repensé à Galle avec effroi. Ces rues calmes, ces pêcheurs, ces enfants jouant près des remparts… Je ne sais pas pourquoi ce sont les images de Galle qui me sont immédiatement venues à l’esprit quand le tsunami nous a frappé. Tout cela avait forcement été emporté par les vagues. Cela m’a hanté longtemps. Cette ville endormie que j’avais traversée sans savoir qu’elle était, elle aussi, vulnérable.

Retour au luxe de pacotille

Enfin, on a repris le train pour Colombo, et on a passé notre dernière nuit dans notre « hôtel bunker de luxe de pacotille ». Un mélange de kitsch et de confort populaire, mais après tout, c’était ça, le charme du voyage, accepter même ce qu’on a pas envie de voir. Avant de partir, nous avons payé la note. Parce que si les buffets de nourritures étaient à discretion, nos nombreux cocktails ne l’étaient pas et j’ai du reconnaitre que moi aussi je profitais du luxe de pacotille tel un colon du siècle nouveau.

Ah ! encore une anecdote.

Je crois que c’était le dernier jour à Kalutara. J’avais voulu visiter le grand temple bouddhiste de la petite ville. Mais à peine nos silhouettes étaient apparues qu’un homme s’est présenté et de force s’est improvisé guide, nous a montré le temple en cinq minutes chrono puis a tendu la main pour recevoir son émolument. Quelques instants plus tard, alors qu’un tuk-tuk nous ramenait devant notre hôtel, j’ai payé la course mais plusieurs billets sont tombés de mon porte-monnaie, sans que j’ai eu le temps de m’en apercevoir, l’ami du chauffeur les avait ramassés et quelques mots a remercié les divinités pour avoir fait tomber de l’argent à ses pieds. Je suis resté interdit mais les deux compères s’en allaient déjà en dansant. Ces petits larcins, ces sourires complices, m’ont préparé à l’Inde, où la vigilance devient une seconde nature.

Texte rédigé sur la base de mes notes de 2002 et de mes souvenirs en janvier 2026

Quelques jours après avoir fini cette rédaction, je retournais au Sri Lanka.

Uda Walawe 10/2002

Frédéric Alix, 2026 pour le texte, 2002 pour les photos

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