Il ne manquait que le serpent…

 

Je suis entré au Laos il y a quelques jours, sur le dos de ma Honda Wave. Les ennemis des voyageurs ne sont ni les jambes cassées, ni les pneus crevés; les ennemis des voyageurs sont les tracas administratifs. Je suis entré dans le pays avec ma moto et je vais vous épargner l’histoire des paperasseries, surtout que la suite va me faire changer d’avis.

Boun Tai, 13/12/2016

Parcourant mes premiers cent kilomètres sur les routes laos j’ai été pris d’une euphorie. Sinuant sur la route nationale 3, entre collines et villages, je chantais, je me lançais dans des monologues, j’avais un sourire que rien ne semblait pouvoir effacer.

Je suis souvent euphorique quand j’entre au Laos. Je ressens un sentiment de liberté que je n’arrive pas à expliquer. Il n’y a pas beaucoup de circulation, il faut faire attention aux cochons qui traversent. Je me dis que la liberté c’est quand des cochons traversent la route avec un air nonchalent.

Je passe deux jours à Luang Nam Tha, une étape que j’aime, où j’ai mes habitudes. Je veux rejoindre Phongsali, dans l’extrême nord-est.

De Luang Nam Tha, pour rejoindre Phongsali, il faut rouler vers l’est jusqu’à Boten, frontière avec la Chine, descendre plein sud jusqu’à Udomxai, puis bifurquer direction nord-est. Ce trajet est comme un V. Je sais qu’il existe un raccourci qui enjambe une montagne. Une piste qui permet d’éviter le détour. Il existe sur la carte, mais dans quel état est le chemin ?

 

Luang Nam Tha, le 12 décembre 2016

Il est neuf heures, je suis prêt au départ. Le soleil est absent. On est dans une épaisse couche nuageuse, il fait très froid, une petite pluie. J’ai mis deux t-shirt, un coupe-vent et par-dessus tout ça, ma veste polaire vert-pomme que j’affectionne particulièrement quand je suis loin de la ville. Il ne manquerait que des essuie-glaces à mes lunettes pour que tout soit parfait.

A Boten, le soleil a vaincu la couche nuageuse et je suis envahi par une énergie positive. J’ai chargé la carte de la région sur mon application Google-map. Le GPS, indépendant d’un signal internet, me dit où je suis.

Muang Khoung, 12/12/2016

Sur la gauche, une piste large quitte la route confortable. Il est 10h30. C’est mon raccourci. Je l’ai observé dix fois sur la carte, je sais qu’il y plein d’inconnues. J’ai envie d’y aller. J’ai peur. Je tourne pour voir… De gros cailloux, je roule lentement, j’avance. Un village sur la droite, je croise des motocyclistes locaux qui me saluent. Je regarde plusieurs fois l’heure et je compare avec mon kilométrage. J’avance à une moyenne de 20 km/h. Selon Google-map, j’ai 80 km de piste, donc 4 heures, je vais arriver vers 15h à Boun Tai. Il fera nuit à 18h. Et quand il fait nuit, il fait très nuit !

Je dois traverser un ruisseau, j’enlève mes baskets et mets mes Crocs, ce sera plus simple. Il commence à faire chaud. J’enlève aussi mon coupe-vent.

Une plaine, un village plus étendu, des greniers en torchis, un Stupa étrange, je m’arrête, je prends quelques photos. Une statue de tigre aplati devant le Stupa m’étonne. Je ne vois pas un seul habitant, seules les vaches me regardent comme si j’étais l’évènement de la semaine. Comme elles s’approchent, je crains qu’elles ne me demande de faire des selfies avec elles.

Muang Khoung, 12/12/2016

Il est midi, j’ai parcouru 30 km, c’est une petite moitié du chemin, je ne vais pas revenir en arrière pour retrouver la route confortable, je vais continuer sur cette piste caillouteuse même si je ne sais pas ce que l’avenir m’attend. Le village est étendu, enfin je vois des habitants, il y a une école, les élèves sortent de classe et rentrent chez eux, à pieds, à vélo.

La route se sépare en deux. J’ouvre ma carte, à gauche c’est la Chine, je dois tourner à droite, la piste est plus étroite, plus sombre aussi.

Mon regard est occupé par la topographie du chemin, je suis concentré sur les gros cailloux, je ne peux jeter que des regards rapides sur mon compteur. Les kilomètres tournent lentement.

Il fait beau, ciel bleu.

Montée, puis descente, une rivière, une nouvelle vallée. Des champs. Je suis de l’autre côté de la montagne.

Gros village, j’ai soif, je m’arrête à l’épicerie, je bois une bouteille d’eau. Je demande au monsieur si Boun Tai est encore loin, 20 kilomètres qu’il me répond. Je suis content. Je sors mon appareil photo. Je prends quelques clichés des maisons dans l’étonnement général des habitants.

Boun Tai, 12/12/2016

Je fais le décompte des kilomètres. Je devrais déjà être arrivé. Plus tard je comprendrai qu’il y a une erreur sur Google-map, cette piste est de 95 kilomètres et non 80.

Je suis bientôt arrivé à Boun Tai. Je connais ce gros bourg. J’y ai dormi en 2006, je m’y étais beaucoup ennuyé. Il est encore tôt, j’aurai le temps continuer vers Boun Nuea. On verra…

Je roule à environ 30 kilomètres heure. La piste est large mais je n’ai qu’un petit chenal sans gros cailloux. Soudain, c’est la panique ! Une chose très longue bouge en travers de la piste. Au moins deux mètres de long, sa silhouette s’élargit milieu de son corps. Un serpent ! Comme dans le Petit Prince, le serpent est en train de digérer quelque chose de gros, mais ce n’est pas un éléphant. Vu sa taille, c’est un python. Mon problème se pose rapidement: sa tête est exactement dans mon chenal de passage. Je ne peux pas dévier sans heurter les gros cailloux. De toutes façons, il prend toute la largeur de la piste, je vais devoir lui rouler sur le corps, et il n’est pas mince. Il risque de me sauter dessus. Accélérer, hurler ou freiner, tout se décide en moins d’une seconde. Je plonge sur les freins alors que je suis tétanisé de peur. A moins de trois mètres du reptile, je ne suis plus qu’une masse tremblante. Je le vois avancer lentement. Un serpent ne se déplace pas régulièrement, il serpente, son corps bouge par vagues, par ondulation. C’est ce qui est le plus troublant.

Il ne s’est écoulé que quelques secondes et sans que je ne me voie tomber, je me retrouve par terre, couché sur la droite, les jambes sous la moto. Le serpent est devant moi, je ne sais pas si il m’a vu. Moi, je ne vois que lui. Si il s’approche, je mourrais de peur avant même qu’il soit sur moi. Il aura beau user de tout son venin je serai déjà mort. Mon moteur s’arrête, même la moto a peur. Je ne sais pas si je respire encore. Le serpent termine sa traversée et rejoint les herbes hautes à quelques ondulées de ma tête.

Je dois me relever, mais je n’arrive pas à coordonner mes mouvements. Mes jambes ne répondent pas. Je décide de faire les mouvements que je peux faire. J’ouvre mon sac et vérifie: mon appareil photo est intact. C’est une chance inouïe. La lentille ne s’est pas cassée. Il s’allume normalement. Je pose mon sac devant moi. Mon rétroviseur droit est en morceaux. J’essaie de tirer sur les muscles de mes jambes, pas de douleur. Je ne pense rien m’être cassé. Mais alors pourquoi est-ce que je n’arrive pas à me relever ? Je pose ma main droite sur le sol pour me pousser vers la station verticale. Rien ne bouge. Mon bras est entièrement endormi, aucune force. Je tremble. Deux villageois sur une moto arrivent et s’arrêtent juste devant moi. Ils me regardent. Je crie des sons incompréhensibles, je ne sais plus comment exprimer une demande d’aide. Ils me dévisagent comme les vaches l’ont fait plus tôt. Ils ne comprennent rien à la situation. L’un d’eux regarde vers les hautes herbes et voit le serpent. Il crie « serpent, serpent » ! Le conducteur met les gaz, ils s’enfuient.

Point de la situation : j’ai les jambes coincées sous ma moto, aucune force dans le bras pour me relever, aucune aide sur un chemin de montagne et un serpent de plus de deux mètres de long caché dans des herbes juste devant moi. Une autre moto passe. La conductrice me dévisage avec peur et étonnement, a-t-elle déjà vu un occidental ? Peut-être, mais certainement pas un occidental qui émet des sons incompréhensibles couché sous une moto sur le chemin qui passe près de chez elle. Je pense que je suis plus effrayant qu’un serpent. Elle ralenti mais ne s’arrête pas. Je rassemble mes forces et je tire mes jambes, sur le sol jusqu’à ce qu’elles soient libérées du poids de la moto. J’arrive enfin à me relever. Je remonte en selle. Avec ma main gauche, je place ma main droite sur le guidon et je démarre, je prends la fuite en prenant soin de ne jeter aucun regard à l’endroit où le serpent se terre.

Un très beau point de vue: un pont en bois enjambe une rivière devant un village. Je veux faire une photo. Je m’arrête. Je sors mon appareil miraculé. Impossible de le soulever, le bras droit reste immuablement en bas. L’épaule ne bouge plus. Je ne veux pas paniquer et à l’aide d’un effort gigantesque, accompli avec la seule force du bras gauche, j’arrive à prendre mon cliché avec ma camera qui n’a jamais été aussi lourde. Je remets péniblement l’appareil dans le sac. Ma main gauche replace la main droite sur le guidon. Je repars. Je remarque que mon pantalon est déchiré. J’ai mal à la jambe gauche. Enfin une sensation.

Boun Tai, 12/12/2016

Encore quelques longs kilomètres et j’arrive à Boun Tai. Je tourne un moment avant de m’installer dans un hôtel de routiers. J’ai de la peine à marcher. L’hôtelier, un monsieur âgé, me dit « bonjour » content de pouvoir dire quelques mots dans la langue qu’il a appris du temps de l’Indochine. Je dois remplir le livre de checkin, ma main tremble, je n’arrive presque pas à écrire. J’utilise la main gauche. C’est illisible. J’entre dans ma chambre, il fait froid, je n’ai plus aucune force, je tombe sur le lit et je ne bouge plus.

Muang Khoung, 12/12/2016

photo : Ma Honda Wave devant le Stupa du village, peu avant midi.

Epilogue : Je vais garder en tête l’idée de rejoindre Phongsali jusqu’au lendemain matin. L’espoir que tout ira mieux est d’autant plus présent que j’évite de trop bouger et donc d’avoir mal. Le soir, il sera très difficile de tenir les baguettes pour manger un Phò. Je vais apprendre à utiliser ma main gauche. 

Le lendemain, après avoir mal dormi et souffert en me remettant en selle, je vais décider d’abandonner la montée vers Phongsali et de prendre la route du sud direction Oudomxai. La douleur ne va pas disparaitre, elle va même s’amplifier. Toutefois, je sens que rien n’est cassé, c’est musculaire. Au genou, c’est une grosse plaie que je vais nettoyer du mieux que je peux. Il n’est pas question d’abandonner mon voyage, je vais descendre jusqu’à Champassak et revenir à Chiang Mai en traversant l’Issan. 4000 kilomètres à conduire dans cet état. Pas question d’aller consulter un médecin, il me prescrirait l’immobilité complète: un vrai cauchemar. En rentrant à Chiang Mai, une rebouteuse va me soigner avec des compresses d’herbes chaudes.

J’ai fait un voyage magnifique. 

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