Une histoire de Noël

Bombay, le 24 décembre 2003

Nous sommes arrivé à Bombay dans l’après-midi. Pour entrer en ville, le train a traversé pendant plusieurs heures de sombres quartiers, terrains vagues où les maisons faites de tôle et de matériaux récupérés sont entassées sur la terre brune. Des ombres en couleurs habitent ces quartiers. 

Gare centrale, terminus, nous prenons un taxi. Arrivé à destination, le chauffeur prétend que le prix indiqué sur le compteur correspondait à un code et nous en réclame le quintuple ! Une discussion animée plus tard, je lui donne quelques billets qui correspondent à une moyenne, il n’a pas dé-faché mais nous partons. Nous trouvons un petit hôtel sombre avec des chambres pas trop sales dans la ruelle qui se trouve juste derrière le plus prestigieux palace de la ville le Taj de Bombay. 

Ce soir, c’est la veillée de Noël, nous avions comme idée de trouver un bon restaurant et de faire un bon repas. Depuis un mois que nous sommes en Inde, avons-nous déjà fait « un bon repas » ? Nous avons mangé de bonnes choses, mais en restant dans un standard local qui convenait à notre budget de voyageur au long court.

Mumbai (Bombay), décembre 2003Taj Hotel de Bombay

De notre petite ruelle, le personnel du Taj va et vient, s’arrête pour fumer une cigarette ou dort. L’arrière d’un palace ne ressemble pas à un palace, cela ressemble au contraire d’un palace. C’est l’endroit par où l’on évacue les ordures, c’est de ce côté que les fumées des cuisines sortent, c’est ici que sont installés les bruyantes machines qui créent l’air conditionné. Le sol est boueux et les odeurs sont fortes.

De mémoire, c’est le premier Noël que je passe en dehors de l’Europe. Mais comment être sûr que c’est vraiment Noël ? Il fait suffisamment chaud pour se promener le soir en t-shirt. La neige n’est jamais tombée ici. Aucune décoration en ville, aucun Père Noël ne saute sur les toits. 

La nuit est tombée. Il y a du monde sur les trottoirs de Bombay. Sur la route, des centaines de voitures klaxonnent pour rouler plus vite. 

Mumbai, 16/01/2004The Gate of India

Par terre, des dizaines de personnes sont couchées, installées sur des nattes de paille ou des morceaux de tissus. Pour avancer, nous n’avons pas le choix, il faut enjamber ces gens. On dit que pour éviter d’avoir le vertige il ne faut pas regarder en bas, j’ai regardé ! J’ai croisé les regards de ces mendiants, j’ai vu le visage de ces sans abris pour qui ce soir est un soir comme tous les autres, pour qui une nouvelle nuit à coucher sur le bitume sera un nouveau combat. 

En Asie, le pied est la partie la plus impure du corps. Poser son pied à quelques centimètres de la tête d’une personne est un geste symbolique très fort. Pour les indiens de la classe moyenne, qui déambulent sur ce trottoir, ces gens ne sont que des ombres. En Inde, les ombres ne se comptent pas, les ombres sont partout, pour avoir la paix, on jette un billet. Les indiens sont tranquille, ils savent qu’on ne devient pas une ombre, on nait ombre et on le reste. Ils peuvent regarder l’avenir sans avoir peur. Mais moi, j’ai regardé en bas.

Ce soir, veille de Noël 2003, j’ai posé mon pied à côté d’un visage et je l’ai regardé, puis j’ai recommencé avec un autre visage, et un autre encore. J’en enjambé une vingtaine de personnes qui sont restées indifférentes. Je me souviens de l’histoire de Noël qu’on nous raconte dans nos maisons chauffées: Jesus est né dans la pauvreté d’une étable, entre le bœuf et l’âne gris. J’ai souvent imaginé cette scène, et comme les indiens de la classe moyenne qui déambulent sur ce trottoir, je savais que j’étais né dans la bonne caste, que je ne devrai jamais vivre dans une étable. Mais ce soir, Jésus est né sur un trottoir de Bombay, et je l’ai regardé dans les yeux au moment où j’ai posé mon pied à côté de son visage.

Je ne me souviens pas de ce que nous avons mangé. Je me demande même si nous avons mangé, peut-être avons-nous continué notre marche et nous sommes rentrés dans le petit hôtel de la ruelle derrière le palace.

J’ai raconté cette histoire il y a quelques jours à mon ami indien Abhinav. Il m’a dit : « Quand tu as regardé ces pauvres gens dans la rue à Mumbai  le soir de Noël, tu es devenu un Saint. Pourquoi? Parce que ton cœur a fondu et que tu as ressenti de la compassion et de l’amour. C’est la sanctification. Et ces personnes sont également devenues des Saints, car ils ont rendu cela possible. Ils t’ont emmené dans ce voyage. Les gourous sont en nous et autour de nous. Nous devons prier pour ceux qui sont défavorisés, apprendre d’eux, puis avancer dans la vie avec ces apprentissages, cette compassion et la bonté de notre cœur. » 


Toutes les photos ©fredalix, Bombay et Udaipur, décembre 2003 et janvier 2004
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1 réflexion sur « Une histoire de Noël »

  1. j’aime comment tu racontes tes histoires. C’est certain que ca doit etre vraiment difficile de voir et sentir la pauvrete dans ce pays ou ailleurs. Merci du partage. Tu passes Noel ailleurs qu’en Europe depuis plusieurs annees…tu pourrais nous raconter comment ca se passe en Thailande. L’autre jour on discutait avec fiston #1 et il nous a dit le % de gens sur la planete qui celebrent vraiment Noel… je ne me rappelle plus du chiffre mais c’est peu ( je vais devoir chercher ). Ce qui un peu etonnant est que Noel pour les non- chretiens est quand meme un jour special. Le conge est donne que tu sois chretien ou pas. Bon Noel ou que tu sois. 🙂 Mais partout celebrer la fin de l’annee et le debut de l’autre c’est universel . A+

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