La route de Birmanie – Chapitre 3 – Ruili, Chine

(CHINE) RUILI, MARDI 7 MARS 2006

A peine sorti du bus, mon gros sac de vingt kilos collé sur le dos, je me mets à marcher dans la direction que j’imagine être celle du centre de Ruili. Mes deux bras en balancier, j’avance avec l’équilibre d’un danseur, sautillant sur le trottoir, effectuant un pas chassé pour éviter un trou. Je marche avec vitesse et joie, observant du coin du sourire les enseignes, recherchant les deux caractères qui forment le mot hôtel.

Il fait chaud, c’est agréable de sentir le soleil sur la peau.

Ma démarche sur les trottoirs de cette ville de Chine peut paraître celle d’un fou, mais les gens d’ici ont-ils des références en matière d’étrangers ? Si ma démarche est curieuse, qu’est-ce que ça va changer ? Cela va ajouter de l’étrange au mot étranger. Pour les Chinois d’ici, je suis un grand gaillard à la peau blanche, aux cheveux clairs et aux yeux bleus. Je suis venu m’échouer dans cette ville du bout du monde avec l’entrain d’un voyageur qui sait pourtant où il va. Certains doivent penser que je suis venu rendre visite à quelqu’un. D’autres doivent imaginer que j’ai été attiré par la réputation sulfureuse de cette ville frontière. Mais à cet instant là, moi, je ne pense pas, je suis heureux.

Tengchong, 05/03/2006

(Tengchong, Chine, 5 mars 2006)

Ce matin, en quittant Tengchong, quand j’ai hélé une moto-taxi pour me conduire à la gare routière, quand je me suis installé derrière le conducteur, je savais que je quittais la Chine. Hier, en prenant en photo les maisons des anciens quartiers voués à la démolition, j’ai été pris par la nostalgie. Mon premier voyage en Chine a duré quatre semaines et je savais qu’aujourd’hui une nouvelle étape allait commencer.

Pour être honnête, je ne suis sûr de rien, il y a encore tant d’inconnue. Avant tout, il faut trouver un hôtel. Après, il faudra organiser mon passage de la frontière.

Un hôtel. J’entre dans la réception avec toujours le même aplonb. Je m’amuse une nouvelle fois en devinant la peur dans le regard de la fille qui me voit entrer. Elle est assise derrière son bureau. Elle s’invente une occupation pour ne pas me voir, elle doit penser que je vais partir si elle ne m’adresse pas la parole. Je tiens bon et j’attends, debout, droit devant son comptoir.

– Ni you fangdien ma ? que je demande avec une voix posée et claire.

Elle n’en croit pas ses oreilles! j’ai parlé chinois. Mais alors qu’elle me répond : là c’est moi qui suis étonné: elle m’a donc compris. Inutile de dire que je ne comprends pas sa réponse mais je sens que c’est positif.

– Duoshao tien ? que j’ajoute maintenant que je suis devenu sinophone.

Les chinois ont le réflexe de faire avec leur main le signe qui correspond au chiffre qu’ils articulent, je vois donc que ça va coûter 60 yuan, ça correspond à mon budget. Je monte voir la chambre. Il y a un lit avec un duvet et un couvre-lit, deux petits fauteuils désuets, une table basse sur laquelle est posée la machine à chauffer l’eau, deux tasses et deux sachets de thé, une fenêtre qui donne sur la maison voisine, des rideaux et par terre un tapis qui a connu des jours meilleurs. C’est propre. Je dépose mon gros sac et je descends remplir les formulaires, je donne mon passeport à photocopier et 200 yuans, ce qui inclus le prix de la nuit et un dépôt. Je connais maintenant le fonctionnement du check-in en Chine.

Une fois installé, le visage rafraichi, il me faut manger. Il est deux heures de l’après-midi. Je marche un peu au hasard, il y a plusieurs restaurants locaux, tous ont cette même odeur de viande qui me retourne le cœur. Je n’ai pas vraiment envie d’entrer, mais « celui qui ne tente rien, reste l’estomac vide » dit un proverbe que j’invente pour l’occasion.

Je me lance. Une dizaine de pairs d’yeux sont sur moi et attendent de voir ce qui va se passer. Je m’adresse au monsieur qui a un tablier autour de la taille et tout en faisant le signe « manger » avec les doigts, j’annonce fièrement « Chi Fan » qui veut dire « manger » ou plus littéralement « manger du riz ». L’homme a les yeux rieurs et répète mon « Chi Fan » comme si il avait entendu une bonne blague. Les clients attendent la suite du spectacle. Comme je ne sais rien dire de plus, je regarde les plats sur les tables, recherchant un exemple. Des soupes de nouilles, seulement des soupes de nouilles, j’en désigne une au hasard en répétant « Chi Fan ». Le patron est déçu, je ne sais rien dire de plus amusant. Il annonce quelque chose à sa femme en cuisine qui répond autre chose. On s’est assez amusé, il ne rigole plus et me dit « No ! », fin. Que répondre à ça ? Je suis comme chassé, je ressorts tout penaud.

L’idéal serait un fastfood comme KFC, ou comme Dico’s. Parce que je connais le menu, parce que je peux pointer du doigt une photo. Mais dans cette ville éloignée je ne vais pas en trouver. D’ailleurs, depuis Kunming, la semaine dernière, je ne me souviens pas en avoir vu.

Il est facile de se repérer dans la ville de Ruili, ses rues forment une sorte de quadrillage. Il y a des étals de fruits, des currys en poudres de toutes les couleurs, des objets en plastique et des multitudes d’autres choses. Je traverse un quartier de vendeurs de bijoux en jade et de bois sculptés. Les maisons d’un style « néo-classique » semblent avoir été construites hier, plusieurs ne sont pas finies. Les vendeurs sont habillés en longy : ce ne sont pas des chinois mais des birmans, je suis bien à la frontière. Un vendeur plus dégourdi me lance un « hello » et les autres se mettent à rire. Je réponds par un autre « hello » et je continue mon chemin, j’ai faim.

A l’angle de deux rues, je tombe sur une échoppe avec des tables basses et des chaises en plastique. Trois garçons se partagent les taches. L’un fait frire des beignets dans une poêle géante remplie d’huile bouillante. Un autre se tient derrière une marmite d’eau chaude et un troisième est assis derrière un vieux bureau en bois qui semble avoir été récupéré d’une administration d’autrefois. Je connais ce genre d’endroit : c’est un café.

Ruili, 08/03/2006

(Ruili, Chine 8 mars 2006)

Je présente un large sourire, je regarde le garçon de la marmite d’eau chaude, et avant que la panique ne les prenne, je dis « Ko Fi ». Dans un joyeux remue-ménage tout le monde se met en activité et deux minutes plus tard, j’ai sur ma table : un verre de café, une petite théière et le tout petit verre qui va avec, une assiette en plastique rose avec trois samosas fraichement frits et un présentoir qui contient trois cigarettes. Que demander de plus ? La vie est belle.

Je reste assis une bonne heure fasciné par les trois jeunes birmans qui passent leur temps à s’amuser. J’observe l’animation sur la rue. En face, quelques restaurants sont tenus par des femmes semi-voilées. Des hommes enturbannés passent dans la rue. Des jeunes se tiennent par la taille discutent en rigolant. J’avais oublié ce qu’était la joie de vivre. Il y a de la sensualité dans les expressions corporelles. La Chine est bien loin. D’ailleurs les quelques chinois qui se mèlent à la foule semblent bien rigides dans ce déploiement coloré.

Je bois deux cafés, et l’entier de la théière. J’avale deux assiettes de trois samosas, et je fume deux cigarettes. Il est temps de passer aux choses sérieuses.

(à suivre…)

Ruili, 08/03/2006

(Ruili, Chine 8 mars 2006)


toutes les photos de ©Fred Alix

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3 réflexions sur « La route de Birmanie – Chapitre 3 – Ruili, Chine »

  1. tu partages une belle histoire de ta vie… j’ai meme ri… tu es un bon raconteur. Je vais te suivre……. 🙂

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