Kachin ou Shan, le jeu des différences

Aujourd’hui, au nord du Myanmar, l’Etat Kachin est une entité distincte sur la carte de l’Etat Shan (nord-est du Myanmar). Mais autrefois ces deux régions n’étaient pas séparées par une ligne de frontière distincte. Il faut imaginer les Shan organisés en petites et moyennes principautés dans les vallées et les Kachin dans les régions d’altitude. Si l’on avait voulu délimiter les deux états de manière « juste », on aurait utilisé le relevé topographique. 

Il faut aussi préciser que le mot Kachin est un mot moderne, c’est une sorte de « fourre-tout » dans lequel on a mis toutes  les ethnies qui vivaient dans ces zones d’altitude. 

Préambule : Le festival kachin Manaw

Janvier 2007, je passe une semaine à Myitkyina, capitale administrative de l’Etat Kachin, nord du Myanmar. Autour du 10 janvier a lieu la fête nationale Kachin qui commémore la fondation de l’état en 1948. La fête de Manaw a lieu au nord de la ville, dans un espace circulaire au centre duquel se dresse un totem à six montants qui représentent les six cultures Kachin : Jingpaw (le groupe majoritaire), Rawang, Lachid, Zaiwa, Lhaovo et Lisu.

Myitkyina. 10/01/2007

Il y a une foule très importante autour de cette place, mais très vite un bénévole me conduit sous le pavillon réservé aux visiteurs. Le jeune interprète me demande de m’enregistrer dans un grand livre. Il m’explique que pendant toute la durée du festival je pourrai venir sous ce pavillon pour me reposer, boire un café ou une bière de riz, et déguster des cakes à la noix de coco. Il me donne un badge sur lequel est écrit en langue Jingpaw (en caractères romains) « invité étranger ». La grande majorité des gens qui participent au festival ont un badge, il y est écrit leur appartenance ethnique, Jingpaw, Lisu etc. mais aussi, et c’est une surprise pour moi, Shan. Le jeune m’explique que les Shan sont considérés comme les cousins des Kachin et qu’à ce titre ils sont toujours invités au festival Manaw.

Myitkyina, 9/1/2007

La danse de la Victoire

Les danses ont commencé sur la place circulaire centrale. La foule est agglutinée autour. On me fait signe de m’avancer, avec mon badge « invité étranger », j’ai le droit d’entrer dans l’arène. Juste aux pieds du totem à six piliers, une dizaine de chanteurs et chanteuses entonnent quelques phrases répétitives, il y a des tambours, c’est entrainant. Je me place près des chanteurs qui se déhanchent en rythme.

Les quatre Nats conduisent les danseurs qui se suivent en file indienne. Les Nats ont des coiffes qui ressemblent à celles des Naga (ethnie du nord-ouest), ils ont des plumes de paon sur la tête et brandissent un sabre devant eux. Les danseurs sont des militaires, hommes et femmes, de l’armée d’indépendance kachin (KIA). Ils portent un poignard à la ceinture et tiennent des deux mains un petit foulard plié en triangle qu’ils balancent de gauche et de droite au rythme du tambour. Les quatre groupes serpentent autour du totem en suivant des lignes précises qui semblent symétriques. Il faudrait être au sommet du totem pour voir le dessin que forme ces longues files de soldats dansant derrière les Nats. A la fin d’un couplet, tout le monde lance un cri de victoire, un « wooo » aigu, très loin d’une virilité militaire, alors que les foulards sont agités dans les airs et que les sourires apparaissent sur tous les visages. J’ai des frissons. Le couplet recommence et ainsi de suite.

Ce spectacle gigantesque qui tourne autour de moi est d’une beauté enivrante. Sans m’en rendre compte, alors que j’ai intériorisé le rythme, je me mets moi aussi à danser sur place. Jamais je n’aurais imaginé que la vue de soldats dansant allait me remplir d’une telle joie. Je crois que je suis resté une heure en admiration béate. Plus tard, Madeleine, qui voyage avec moi, me racontera que j’ai véritablement dansé et qu’un sourire éclairait mon visage, « Tu t’es trompé d’incarnation, tu aurais dû être Kachin ».

Myitkyina. 11/01/2007

Cette danse s’appelle « danse de la victoire », elle se célèbre à la fin des conflits intertribaux. Comme il n’y a plus de guerres intertribales, cette danse est de plus en plus rare et va s’oublier en dehors de ce festival.

Myitkyina. 10/01/2007

Les Kachin sont-ils Shan ?

On est Shan parce que…

On l’a vu dans le précédent texte, les Shan sont issus des colonies militaires installées dans les vallées de l’axe Chine – Inde. Ils sont agriculteurs et fermiers. Leur structure politique est organisés en petits états de quelques villages. Les princes Shan, appelés Saohpa, doivent pouvoir garantir la sécurité sur leur territoire en tout temps. Les Saohpa sont des princes héréditaires. La société Shan est composée de classes : les aristocrates, les roturiers et la basse caste. Ils sont exclusivement bouddhistes. Tous les peuplements Shan sont associés à la culture irriguée du riz.

La langue Taï-Shan est le taï, il existe des dialectes locaux et des langues apparentées, mais le taï est considéré comme étant la langue de l’élite, celle parlée par les castes dominantes.

Plusieurs autres peuples vivent dans la même région. En plus de la langue, ils se distinguent des Shan par un ou plusieurs critères :

Les Palaung[1] sont également bouddhistes, ils ont une structure sociale et politique qui ressemble aux Shan mais ils vivent sur les montagnes et sont les spécialistes de la culture du thé.

Les Wa sont également bouddhistes mais se sont plutôt spécialisé dans la culture de l’opium, du pavot et depuis quelques dizaines d’années dans les casinos qui se trouvent sur les territoires frontaliers d’avec la Chine.

Il existe un groupe de Shan qui peuplent les collines, ils ont pris le nom de Taï Laï pour se distinguer des Taï-Shan.

Myitkyina. 10/01/2007

A ce stade de mon texte : je vais appeler « Kachin » l’ensemble des peuples des collines kachin. Cette catégorie Kachin comprend des locuteurs de nombreux dialectes différents et de cultures dissemblables. Mais je fais le choix de simplifier au risque de fâcher les puristes.

Les Kachin, Jingpaw

Les Kachin vivent sur un territoire géographique très proche de celui des Shan, mais ils sont les habitants des collines. Ils sont restés plus longtemps animistes et beaucoup d’entre eux sont aujourd’hui converti au christianisme protestant.

Contrairement à beaucoup de tribus des collines (dont on a parlé dans un précédent texte), ce qui différencie les Shan des Kachin n’est pas l’héritage du sang, mais le mode de vie. Ainsi, il n’est pas rare qu’un Kachin devienne Shan, il va se convertir au bouddhisme, c’est une des conditions pour qu’il soit admis dans la société Shan.

Avant l’indépendance de 1948, il n’existait pas d’Etat Kachin délimité par une seule frontière. Les Kachin (Jingpaw, Lisu, Rawang, Lachid, Zaiwa et Lhaovo) vivaient dans des zones géographiques de montagnes à l’intérieur d’une zone Shan. Aujourd’hui, dans l’actuel Etat Kachin, il y vivrait plus de Shan que de Kachin.

En Chine voisine, plusieurs régions sont peuplées par des peuples de culture Jingpaw.

Myitkyina, 10/01/2007

Kachin ou Shan, le jeu des différences

Les Kachin ont une organisation de leur société complètement différente de celle des Shan. Si les Shan ont organisés autour d’un prince autocratique et ont leur vie rythmée par les fêtes bouddhistes, les Kachin ont une conception plus égalitaire, voir anarchique. Le groupement territorial ne dépasse pas un village. Le chef est choisi par les habitants et peut être destitué, à ce titre on peut parler d’organisation démocratique. Ils n’ont pas de système de redevance féodale ou religieuse (sinon volontaire), il n’existe pas de différence de classe.

Ce type d’organisation ne veut pas dire absence de conflits. On l’a vu dans le préambule, les conflits intertribaux étaient fréquents autrefois et ils se concluaient par la Danse de la Victoire.

Myitkyina, 10/01/2007

La rizière centre du monde Shan

Chez les Shan, le riz a une importance centrale. Ainsi, la rizière est primordiale. Une rizière demande un investissement de travail qui dépasse une saison. Une bonne rizière avec son système d’irrigation, c’est le travail de plusieurs années. Les Shan sont par conséquent attachés à leur terre. Mais aussi à leurs bovins et chevaux. Les Kachin, dans leurs collines, n’ont pas cet attachement à la terre puisqu’ils cultivent des potagers saisonniers et sont restés longtemps des chasseurs-cueilleurs.

Myitkyina, 10/01/2007

Résumons

Résumons : les Shan vivent dans les vallées, et les Kachin dans les collines. Les premiers sont organisés en une société aristocratique de princes de sang basée sur le bouddhisme, les seconds sont égalitaires et anarchiques, basés sur l’animisme. Les seconds ont été christianisés (religion protestante).

Mais cette description dualiste est un peu simpliste et il y a des nuances. J’invite ceux qui redoutent les complications à sauter le prochain paragraphe.

Myitkyina, 10/01/2007

Les Kachin et la Shanitude

Dans son livre sur les «Systèmes politiques des hautes terres de Birmanie», Edmund Leach explique que les Kachin se distinguent entre deux systèmes politiques.

  • Le «Gumlao Kachin» que j’ai décrit plus haut, qui s’oppose presque point pour point au système Shan.
  • Et le «Gumsa Kachin» qui est une adaptation du système Shan pour la société Kachin des collines. Le «Gumsa» est aristocratique, dont les princes de sang sont les Zau. Cette société est organisée en regroupements de villages, les Mung, généralement le long des crêtes montagneuses. Il existe donc des Kachin qui vivent comme des Shan, la frontière entre ces deux peuples est mince.

Une révolution en 1870 chez les Gumsa

Selon U Min Thu, auteur de « Glimpses of Kachin traditions and Customs », une révolution aurait éclaté en 1870 dans les régions kachin administrées selon le système Gumsa (type shan féodal). Il explique que les villageois étaient dans l’obligation de cultiver les terres du prince sans aucune compensation, en plus de ce travail obligatoire, ils devaient s’astreindre à payer des impôts. Les impôts devenant de plus en plus élevés, une révolution se serait rapidement étendue à tous les villages de la région. Ceux qui se seraient débarrassés de leurs princes auraient continué à vivre selon le modèle égalitaire démocratique appelé « Gumlao ».

Myitkyina, 09/01/2007

Kachin, d’où vient ce nom ?

Les Shan et les Palaung les appellent les «Hkang» ce qui pourrait se traduire par «cousin de sang mélangé», ou simplement «bâtard». Les Chinois les appellent «Ye Jein» qui se traduit par «sauvage». (C’est aussi sous ce nom que les Kachin appellent les Lisu, on est donc toujours le sauvage de quelqu’un).

En additionnant ces deux noms : Hkang – Jein (bâtard sauvage) cela aurait donné  phonétiquement «Kachin», dénomination reprise par les Birmans pour appeler l’ensemble des populations des collines du nord-est du pays.

Myitkyina, 9/01/2007
Les britanniques qui ont colonisé la Birmanie ont souvent comparé les Kachin aux Ecossais (les sauvages du nord). Pas étonnant que les Kachin aient adopté la cornemuse.

 

Kachin : six groupes

J’ai expliqué plus haut que j’ai fais le choix de simplification en regroupant les peuples sous le nom « Kachin ».

L’Etat Kachin est composé de plusieurs peuples (les six piliers du totem) : Jingpaw, Lisu, Rawang, Lachid, Zaiwa et Lhaovo.

Le festival Manaw est la manifestation du désir d’unité kachin

Depuis la création de l’Etat Kachin en 1948 est né une sorte de nationalisme cherchant à unifier ces peuples. Le festival Manaw est une des manifestations de ce désir d’unité. «Le festival Manaw est l’acte de préservation des six cultures Kachin» affirme U Min Thu.

Mais, puisque le terme « Kachin » a une étymologie péjorative, U Min Thu explique qu’il vaut mieux fondre les six cultures dans la culture dominante Jingpaw. Il affirme que «Tous les Kachins, quel que soit le dialecte qu’ils parlent, s’appellent eux-mêmes « Jingpaw » et reconnaissent une ascendance communes. » Depuis toujours, la langue jingpaw est la langue de l’élite.

Myitkyina, 9/01/2007
L’ordonnance du Général. Nous sommes en 2007, le téléphone portable ne ressemblait pas à celui d’aujourd’hui.

Chiang Mai, 13/04/2012

Mister Jade, sponsor principal

Un dernier mot sur le festival Manaw de Myitkyina. Le grand parc circulaire où est célébré le Manaw, avec le totem aux six piliers en son centre est une donation de  U Yup Zaw Hmong, aussi appelé «Mister Jade». Il est la personnalité la plus riche de la région. Il a fait fortune dans le commerce de jade et de teck avec les chinois et avec les autorités militaires birmanes. Il est aussi le principal sponsor du festival Manaw. C’est aujourd’hui une personnalité pivot de l’Etat Kachin puisqu’il a établi des liens à la fois avec les indépendantistes qu’il finance et les généraux birmans qui commercent avec lui. Lors du festival de 2007 auquel j’ai assisté, il était assis à la tribune d’honneur.

Chiang Mai, 13/04/2012

toutes les photos ©fredalix prises à Myitkyina, janvier 2007, sauf les deux dernières à Chiang Mai, avril 2012.


Bibliographie :

Les Systèmes politiques des Hautes terres de Birmanie, Edmund Leach, Editions François Maspero, Paris, 1972

Pagan, histoire et légendes, Guy Lubeigt, Editions Kailash, 1998

Glimpses of Kachin Traditions and Customs, U Min Thu, imprimé à compte d’auteur, Myitkyina, 2002, (acheté directement auprès de l’auteur)


[1] Les Palaung vivent autour de Namhsan, gros bourg qui s’étend sur les crêtes au nord-est de Hsipaw. Je suis monté à Namhsan en avril 2017, mais n’ai pas pû rester longtemps à cause de la guérilla régionale. J’espère pouvoir y retourner prochainement et en apprendre plus sur cette population.

! Il ne faut pas les confondre avec les « Padaung », dont on reconnaît les femmes à l’anneau décoratif qu’elles enroulent autour de leur cou et qui font partie du groupe des Karen !

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