Taï-Shan

Du point de vue d’un habitant (local ou expatrié) de Chiang Mai dans le nord de la Thaïlande, un Shan est un étranger qui travaille sur les chantiers de construction, qui fait la plonge dans les restaurants, qui est un employé de maison ou qui se prostitue. Difficile de ce point de vue d’imaginer que les Shan puissent être organisés en une société civilisée avec des princes et une culture développée. Ils s’appellent eux-mêmes les « Taï Yaï » et c’est ainsi que les Thaïlandais les appellent sans trop savoir ce qu’ils sont. Par élimination, ils ne sont pas des « Chao Kao » (hill tribes, tribus des collines) qui eux, bien que considérés comme étant des sauvages sortis des bois, sont des citoyens thaïlandais depuis quelques générations. Les « Taï Yaï » sont des étrangers birmans, ils viennent d’au-delà de la frontière avec le Myanmar. Toutefois, ils  partagent avec les Thaïlandais du nord une histoire et des traditions (celles du Lanna), et leurs langues sont similaires.

Wiang Haeng, 24/06/2015

Peuple des vallées

Dans un précédent texte sur les « tribus des collines », je me demandais pourquoi les Shan n’étaient pas inclus dans la liste des « tribus des collines ». La réponse est bien plus simple que je ne le pensais : parce que les Shan ne sont pas des montagnards ! Ils sont un peuple des vallées.

L’Etat Shan est le plus grand état (non birman) de l’Union du Myanmar. Tout d’abord, ce qui distingue les Shans des autres groupes ethniques, c’est qu’ils sont tous bouddhistes theravada. Si les Karen, les Kachin, les Chin etc. semblent avoir été la proie facile des missionnaires au XIXe siècle, je ne connais pas de Shan chrétien ou d’une autre confession. Certes, ils ne sont pas des pratiquants assidus mais leur bouddhisme est moins perturbé par la présence des esprits animistes (les Nats) comme c’est le cas chez les Birmans.

Les Shan se défendent d’être des Birmans. D’ailleurs de tous les peuples qui forment le Myanmar, ils sont parmi les seuls à ne pas porter le « longgy », ils sont très fiers de leur « pantalon shan ». L’armée indépendantiste shan a longuement combattu (et combat encore) la Tatmadaw (armée du Myanmar).

 Chiang Mai, 13/04/2012

Le Royaume de Nanchao

Dans l’actuel Yunnan chinois, se trouvait au premier siècle de notre ère un Royaume appelé Nanchao. Organisé en un système de petites principautés unies, il était peuplé d’un groupe que l’on appelle les Daï. A cette époque, les grandes puissances sont la Chine, l’Inde et l’Europe.

Le Royaume de Nanchao, conscient de sa position stratégique, devient dès 750, maître d’un réseau de voies commerciales entre la Chine à l’est et l’Inde à l’ouest. Ces routes traversent ce qui est aujourd’hui le nord du Myanmar. Des garnisons du Royaume de Nanchao s’installent le long de ces routes à proximité de terres cultivables, dans les vallées fluviales, pour assurer l’entretient et maintenir la sécurité. Avec le temps, ils s’organisent en petits Etats identiques à ceux des Daï, ils deviennent les Taï-Shan. Les « Mongs » sont des petites principautés regroupant quelques villages gouvernés par des « Saohpa » (prince shan).

Selon l’anthropologue britannique Edmund Leach (voir bibliographie), la culture shan que nous connaissons aujourd’hui n’a pas été importée de Nanchao, « c’est un développement indigène résultant de l’interaction économique sur une longue période de petites colonies militaires et d’une population montagnarde indigène ». Les «Taï-Shan» sont à l’origine des « Daï » qui se sont adaptés à leur nouvel univers.

Chiang Mai, 05/04/2014

En 832, le Royaume Pyu de Birmanie est vaincu par une armée de Nanchao. Il en est fini de cette dynastie indianisée. Les indigènes s’organisent et va naître en 849 le Royaume de Bagan, considéré comme le premier Empire birman. Il est probable que Nanchao ait aidé les Birmans à devenir indépendants afin de s’assurer un allier sur la route des Indes.

Le Royaume de Nanchao se construit une nouvelle capitale et devient le Royaume de Dali en 937. Il entretient des relations diplomatiques avec Bagan.

Dali, 11/08/2009

Au Yunnan, l’ancienne capitale du Royaume de Dali

En 1056, Bagan devient bouddhiste et entretien des relations culturelles et économiques avec Ceylan. Une réplique de la Dent de Bouddha venue de Kandy est envoyée à Bagan et continuera sa route jusqu’à Dali.

Une identité Shan

Les Taï-Shan se construisent une identité qui leur est propre, ils sont les gardiens des vallées le long des voies qui relient Dali à Bagan. Ils deviennent maître dans la culture du riz selon un système appelé  « taungya » (rizières en terrasse), ils sont des éleveurs de bovins et experts dans le dressage des chevaux.

En 1253, le Royaume de Dali est vaincu par les Mongols. En 1287, c’est au tour de Bagan de s’effondrer. Dans le chao post-mongole, il s’en suit trois siècles de domination Shan sur toute la région. Il est important de voir que même à leur apogée, il n’y a pas eu un royaume shan mais des principautés shan. Les « Saohpa » ont gouvernés leurs petits territoires organisés dans les vallées le long des voies de communication.

Les Shan abandonnent l’animisme et deviennent bouddhistes.

C’est à cette époque que se forme le Royaume du Lanna dont Chiang Mai est la capitale. Les influences culturelles entre les princes shan et les rois lanna sont très étroites.

Il faut attendre 1560 pour que le deuxième Empire birman se forme et que les Shan perdent de leur suprématie. Le Lanna devient colonie birmane, Ayuthaya est attaquée.

On compte 33 Principautés Shan dont Hsipaw, MongYai, NyaungSchwé… qui forment aujourd’hui l’Etat Shan, incluse dans l’Union du Myanmar, même si la Shan Indépendant Army n’a pas encore entièrement rendu les armes.

 Keng Tung, 21/10/2009

Cette route qui reliait la Chine à l’Inde par le nord du Myanmar a prit le nom de « Route sud de la Soie », puis « Route de Ledo » au XIXème siècle et pendant la deuxième guerre mondiale « Route Stilwell » du nom d’un officier américain. Elle traverse aujourd’hui les Etats Shan et Kachin.

Dans mon prochain texte, je vais m’intéresser à la relation particulière entre les Shan et les Kachin, ce qui les uni et ce qui les différencie. Janvier 2007, j’ai assisté (et dansé) au festival Manaw à Myitkyina. Les Kachin, pour leur célébration  identitaire annuelle invitent ceux qu’ils considèrent comme leur cousins : les Shan.

Piang Luang, 22/04/2015

toutes les photos ©fredalix

Dans la grande famille Shan :

Je parle aussi des cousins Palaung, là-haut sur la montagne un groupe Shan qui à contrario ne vit pas dans les vallées.

Un autre groupe Shan que beaucoup d’entre nous connaissons vit au bord du Lac Inlé, ce sont les Intha, les lacustres du lac Inlé.


Bibliographie :

Les Systèmes politiques des Hautes terres de Birmanie, Edmund Leach, Editions François Maspero, Paris, 1972

Pagan, histoire et légendes, Guy Lubeigt, Editions Kailash, 1998

Catégories géo-politique, Myanmar - BirmanieÉtiquettes ,,,

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