Angkor, naissance de La Capitale

Dans le précédent texte, je vous ai parlé de la période « pré-khmer » et du Vat Phou de Champassak. Je continue ici mon histoire avec la construction de la première capitale khmer dominée par des rois de droit divins. 

Histoire du Cambodge (2) Angkor, naissance de La Capitale.

Angkor Wat, juillet 2005

Le sacre divin

En 802, Jayavarman II se fait sacrer Roi de droit divin au sommet du Phnom Koulen. Par cette cérémonie qui mêle magie et religion, il veut réunifier le Tchen-la morcelé, que l’absence d’une autorité forte, a laissé aux mains des pirates et des rois indonésiens.

Ce sacre au sommet du Phnom Koulen, est une cérémonie religieuse à but hautement politique: créer l’institution du Dieu-roi et ainsi libérer l’Empire Khmer de toute servitude à l’égard de Java. Cette cérémonie « magique » fait de Jayavarman II une incarnation partielle de Shiva.

Toutefois, malgré la gradeur de cette cérémonie dont le souvenir a marqué l’histoire jusqu’à nos jours, son influence réelle ne devait pas dépasser le pourtour des Grands Lacs.

Il faut attendre l’accession au pouvoir de Indravarman Ier pour que l’unité rêvée par Jayavarman II soit quasi complète. Son fils Yaçovarman reçoit une éducation qui en fait une des personnes les plus lettrée de son époque. Une inscription dit qu’il « ne se bornait pas à la pratique de la philosophie, il s’attachait avec zèle à la pratique de toute la série des Arts. » « Orné de quatre qualités : l’énergie, la connaissance, la vertu, la méthode ». Mais qui aurait osé écrire le contraire ?

Roluos, juillet 2005
Roluos, la première capitale

Lorsque Yaçovarman Ier monte sur le trône de l’Empire Khmer (probablement en 889), les frontières sont bien établies. Mais le Tchen-la de Terre (Bhavapura et Vat Phou de Bassac) échappent à son contrôle. Mais est-ce important ? A mon avis, oui, parce que le Vat Phou de Bassac est un site religieux à grande valeur symbolique. Construit sur le flanc de la montagne à forme de Linga, posséder ce lieu, c’est s’assurer les faveurs de du dieu Shiva, la dévotion de tout un peuple et la crainte de ses ennemis.

Le linga est le symbole du dieu Shiva. Une pierre dressée rappelant un membre viril (phallus), reposant sur une base carrée appelée « yoni », symbole de l’énergie féminine de la déesse Shakti. Il existe deux formes de Linga, le manuṣi liṅga (« linga fait de main d’hommes »), et le svayambhu-liṅga (« linga né de lui-même »). Le Cambodge étant desespérément plat, les svayambhu-liṅga comme la montagne de Bassac domniant le Vat Phou y sont rares.

Angkor, 09/11/2009

Le Roi lettré, épris de symbolique

Yaçovarman Ier est resté dans l’histoire comme le Roi des Arts et des Lettres. Le seul fait militaire que nous connaissions de son époque est une bataille navale remportée sur les Chams ou les Malais. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas eu de guerre pendant son règne mais qu’au moins aucune victoire éclatante ne peut lui être attribuée. Les dirigeants ne s’enorgueillissent que rarement d’une défaite.

Yaçovarman I serait l’inventeur de la langue écrite khmer. Ou du moins, c’est sous son règne que datent les premiers textes écrits retrouvés.

En 889, Yaçovarman Ier hérite de la capitale de Hariharâlaya sur le Stung (rivière) Roluos. Il fait construire le temple de Lolei en l’honneur de son père et de ses ancêtres. Ainsi accompli son devoir filial, il décide de construire sa propre capitale, ailleurs.

Hariharâlaya a été bâtie sans un plan d’ensemble, Yaçovarman Ier veut dessiner sa ville selon un tracé plus régulier, plus symbolique.

L’importance d’une capitale n’est pas secondaire. Tout comme Jayavarman II et son sacre, Yaçovarman Ier connaît l’importance des symboles. Une capitale, c’est le monde du roi, donc le monde divin. Sa capitale sera au milieu du monde des hommes. Au milieu du monde de dieu il y a le Mont Mérou, il lui faut donc une colline au milieu de sa capitale. (Telle que l’Acropole à Athènes)

Angkor Wat, 14/07/2005
Apsara

« Yaçodharapura » (lit. ville de Yaçodhara), nommée ainsi parce que les villes prennent le nom de leur roi, sera bâtie autour du Phnom (mont) Bakheng près du Stung (rivière) Siem Reap. Le Phnom Bakheng sera son Mont Mérou.

Au sommet du Phnom (mont) Bakheng, environ 60 mètres au-dessus de la plaine, il fait construire un « temple montagne », représentation symbolique du Mont Mérou, résidence des dieux, centre du monde (aussi bien dans la mythologie hindoue que bouddhiste). De forme pyramidale c’est ici qu’est placé le Linga royal. Les murs sont les montagnes, tandis que les douves de forme rectangulaire sont le symbole de l’océan cosmique.

« On a considéré que la divinité adorée sur le Phnom Bakheng était l’essence de la royauté » (Madeleine Giteau). En adorant le symbole de Shiva au centre du temple-montagne, on adore le roi qui est son incarnation terrestre.

A noter que le Phnom Bakheng a prit lui aussi le nom du souverain : Phnom « Srî Yaçodharagiri » (litt. le mont sacré de Yaçodhara).

Angkor, 08/11/2009
Au sommet du Phnom Bakheng, le linga divin apparait au milieu des vestiges. (2009)

Il y a trois Phnom dans la région. Le Phnom Bakheng est le moins élevé, le Phnom Bok et le Phnom Krom. Au sommet de ces deux autres collines, Yaçovarman a fait ériger trois tours en grès dédiées aux trois dieux : Brahma, Vishnou, Shiva.

Il également fait détourner la rivière Siem Reap pour alimenter les douves de la ville, et construire à l’est une énorme retenue d’eau longue de 7 kilomètres sur 1800 mètres : le Yaçodharatatâka (litt. bassin de Yaçodhara) appelée aujourd’hui le Baray Oriental (c’est la Stung (rivière) Roluos qui alimentait le bassin au bout d’un canal de 2 kilomètres de long). Au sud de ce lac artificiel, on sait qu’il a existé au moins deux temples : le premier à destination des sectes shivaïtes et le second des vishnouites.

Bantheay Kdei, 9/11/2009

Yaçovarman, roi lettré, a voulu que les trois religions du royaume, le Civaïsme, le Vishnouisme et le Bouddhisme, soient représentées dans sa capitale. Il a fondé des monastères pour chacune d’elle. Outre les moines et les pèlerins, ces monastères devaient accueillir les étudiants qui désiraient approfondir leurs connaissances. Une règle étant que « celui qui enseigne doit être plus honoré que celui qui ne communique pas son savoir ».

« Imaginons ce qu’était au moment de sa splendeur, avec ses temples, ses palais et ses maisons, ses jardins et ses bassins, la première Angkor, Yaçodharapura, capitale de Yaçovarman Ier, dessinée de façon à avoir à peu près en son centre la colline appelée aujourd’hui Phnom Bakheng au sommet duquel Yaçovarman Ier avait décidé d’édifier son temple d’Etat : il pourrait avoir voulu l’enfermer à l’intérieur d’une levée de terre formant un carré de 4 kilomètres de côtés, sans doute restée largement inachevée. Etait ainsi délimitée une ville considérable ; jamais par la suite les rois khmers ne créeront une ville aussi vaste. » écrit le Professeur Claude Jacques.

Angkor, 08/11/2009
Du sommet du Phnom Bakheng, on peut apercevoir le Grand Lac au-loin.

Angkor éternelle

Yaçovarman Ier meurt entre 910 et 912, au terme d’une vingtaine d’année de règne[1]. Par la suite, les rois vont se succéder, certains renommeront la capitale de leur nom, beaucoup feront construire un temple-montagne pour y faire placer un Linga qui établira leur incarnation en Shiva. La ville sera déplacée, le Phnom Bakheng (symbole de Yaçovarman Ier) n’en sera plus le centre, de nouvelles levées de terre la ceindront et de nouveaux temples seront vénérés.

Aujourd’hui, de la capitale de Yaçovarman, il ne reste que le temple-montagne au sommet du Phnom Bakheng et le gigantesque Baray (réservoir) Oriental.

L’histoire va se souvenir de l’importance de cette cité, la plus grande jamais construite, mais surtout sa symbolique qui a marqué dans la pierre l’idée que le roi est une incarnation divine. On ne retiendra que le nom de « Angkor » qui veut dire en sanskrit «capitale royale ». Angkor, est donc un lieu dit.

« Les successeurs de Yaçovarman Ier ne perdront jamais de vue la signification profonde d’Angkor, une capitale idéale garantissant la prospérité et l’invulnérabilité du royaume. La ville sera déplacée sur son site, de nouveaux symboles viendront l’enrichir, mais elle restera un séjour divin, même quand la monarchie aura dû la déserter. » (Madeleine Giteau)

Du passé angkorien « civil », on ne sait presque rien. La seule chose que l’on peut voir aujourd’hui, ce sont les monuments et lire leurs inscriptions à la gloire des monarques. Mais des monuments qui ont traversés les temps jusqu’à nous, il ne reste que les temples, bâtis pour durer. Les habitations, construites en bois, n’ont pas résisté au temps et ont disparu, avalées par la forêt. L’histoire lointaine ne se souvient que des dirigeants qui ont utilisé une religion pour assurer leur pouvoir. Ne perdons pas de vue qu’entre les innombrables temples que l’on peut arpenter aujourd’hui dans l’ancienne Capitale Khmère vivaient des gens comme vous et moi et dont, mille ans plus tard, il ne reste rien.

 


Un peu de sanskrit : Les rois khmers depuis la dynastie du Chen-la ont tous utilisé le suffixe -varman à leur nom. Il s’agit d’un titre royal qui veut dire littéralement «bouclier» ou «celui qui protège» et par extension «roi».

Dans certains cas, les rois ont utilisé le suffixe –dhara qui est plus directement associé à la divinité. Ainsi le nom de la ville « Yaço-Dhara-Pura » ne veut pas dire la « Ville du Roi Yaço » mais la « Ville du Dieu Yaço ». … (si vous avez des connaissances en sanskrit qui me contredisent, je serais heureux de vous écouter)

Angkor, 17/07/2005

toutes les photos ©fredalix, novembre 2009 et juillet 2005


Bibliographie :

  • Jacques Claude, Angkor, résidence des dieux, éditions Olizane, 2001 pour l’édition française
  • Giteau Madeleine, Histoire d’Angkor, éditions Kaliash, 1996

[1] Selon le professeur Claude Jacques, auteur d’une étude d’épigraphie cambodgienne, BEFEO, Tome LVIII, 1971 la mort de Yaçovarman daterait de 910 ou 912 et non de 900 comme on le pensait autrefois.

Catégories Uncategorized

2 réflexions sur « Angkor, naissance de La Capitale »

  1. Tes photos sont magnifiques et le texte bien écrit. Je suis contente de dire que je suis allée dans la capitale royale et que j’ai beaucoup aimé. Ces pays ont une histoire incroyable . Je ne suis pas historienne du tout, je connais mal l’histoire de mon pays alors j’ai parfois peine a saisir tout ce qui s’est passé ailleurs mais toi tu t’y interesses et tu aimes et c’est bien que tu aies eu envie de faire plus de recherche sur l’histoire de ton pays voisin. 🙂 Il y aura une suite …?

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close