Les lacustres du lac Inlé

Qui est un jour allé au Myanmar est très probablement allé au Lac Inlé. Paradoxalement, très peu de ces voyageurs ont appris quelque chose sur les « Intha », les habitants de cette région. Contrairement à Bagan qui est un site archéologique où l’on peut admirer des forêts de temples anciens, le Lac Inlé est perçu comme un site naturel avant tout. Pourtant, le charme du lac, c’est le mode de vie lacustre de ses habitants, avec des habitations construites sur les eaux et des jardins potagers flottant. Mais qui sont ces « Intha » dont on ne sait presque rien ?

Inlé, 21/03/2006

J’ai visité trois fois la région du lac Inlé. En mars puis en décembre 2006, et une petite semaine en octobre 2017 pendant laquelle j’ai pris le temps de visiter, de me promener à pieds, à vélo et en barque, et aussi de questionner autour de moi.

Le Lac – géologie

S’étendant sur un axe nord-sud d’environ 20 km et d’une largeur de 6 km, le bassin du lac n’a pas de pourtour ni de forme précise, ses rivages sont marécageux et fluctuent en fonction du niveau de l’eau, et donc des saisons. Ses eaux font partie du bassin de la Salaween. La rivière « Yaungshwe » forme ici un ensemble de bassins dont les fonds sont à une altitude entre 930 net 870 mètres. Le lac est encaissé entre les montagnes à l’est qui forment un rebord à 1650 mètres et à l’ouest à 1200 mètres d’altitude. De nombreux marécages drainent les eaux. Profitant d’un climat de mousson avec une saison sèche de 5 mois seulement, la région se distingue nettement du climat semi-aride du bassin de l’Irrawaddy (Birmanie centrale). La profondeur maximale des eaux est de 3,6 mètres en mars à la fin de la saison sèche et de 6 mètres à la fin de la saison des pluies.

Inle, 31/01/2017

Les populations

Un recensement officiel de 1969, paru dans le « rapport départemental de Yaungshwe », nous rapporte que la population est composée majoritairement de « Shan et Intha » (75’623 personnes), de Pa-O (9’761 personnes), minoritairement de Birmans (302 personnes), et marginalement d’étrangers Chinois (51), Indiens (86) et Pakistanais (24).

Mais pourquoi avoir mis dans la même catégorie les Shan et les Intha ? Parce que pour l’autorité shan qui gouvernait la région en 1969, les Intha sont un sous-groupe Shan. On verra plus loin que c’est une erreur.

Inlé, 29/10/2017
un groupe de femmes Pa-O descendent au marché du lac

Michel Bruneau et Lucien Bernot ont étudié pendant 6 semaines les Intha sous l’angle de l’agriculture, ils ont publié un article très intéressant dans le « journal d’agriculture traditionnelle et de botanique appliquée » en 1972. Mécontents des chiffres du recensement du « Rapport de Yaungshwe », ils ont mené un recensement allant de village en village et ont recensé les différents groupes qu’ils ont volontairement bien dissociés les uns des autres. Selon leurs conclusions, les Shan et les étrangers vivent autour du lac et dans les vallées voisines, ils sont fonctionnaires ou commerçants. Les Intha vivent exclusivement sur les rives et sur les eaux du lac, ils sont pêcheurs et agriculteurs. Les Pa-O sont installés sur les plateaux d’altitude, au-dessus du bassin, avec d’autres peuples minoritaires : les Danu et les Taungyo.

Les Shan, habitants des vallées, ont formés des Etats princiers indépendants les uns des autres mais unis par une même langue et une même culture. Toutefois, dans leur géopolitique, ils ont intégrés d’autres groupes venant d’autres cultures.

Selon les Shan, les Intha du Lac Inlé forment un des 33 états shan, alors même que leurs « princes » ne sont nommés que pour 3 ans (les princes Shan sont héréditaires et à vie), qu’ils parlent une autre langue, que leur mode de vie est lacustre et qu’ils ne partagent vraisemblablement pas la même histoire.

Lac Inlé, 29/10/2017

Une langue

« In-tha » en traduction littérale veut dire « les fils du lac », et « In-lé » vendrait de « In-lé-Yua » qui se traduit par « les 4 villages du lac ». (Ce serait donc un pléonasme que de dire « Lac Inlé », = « le lac des 4 villages du lac »…)

La langue Intha a une origine commune avec la langue birmane, elle est un dérivé du vieux birman (famille Tibeto-Bimanne) comme les langues des peuples Taungyo et Danu qui vivent sur les plateaux surplombant le lac. La langue shan est de la famille « Taï », alors que les Pa-O sont de la famille Karen.

La langue n’est pas la seule distinction de famille entre les Shan et les Intha. Il n’existe aucun groupe shan qui ait adopté ailleurs un mode de vie lacustre.

Inle, 31/01/2017
La manière très particulière de « pédaler » des Intha. – Barque transportant des algues qui serviront d’engrais.

Origine légendaire

Plusieurs anciennes légendes racontent que les Intha seraient arrivés au lac en 1359 en provenance du sud de l’actuel Myanmar, de la région côtière de Tavoy. Ces légendes racontent un long exode du sud vers le nord. Toutefois, rien dans l’archéologie ne peut confirmer ces histoires, ni la date, ni même la preuve d’un exode. La seule chose de vérifiable est que la langue Intha est très proche de la langue parlée à Tavoy.

Un autre constat est de penser qu’ils sont le seul peuple de montagne qui soit aussi à l’aise sur l’eau, comme le sont les pêcheurs du golf maritime de Martaban dans la région de Tavoy.

Les origines du peuple Intha sont inconnues, toutefois, les Intha croient en leur légendaire exode et nous serions malvenus de contredire leurs croyances sans apporter les évidences d’une preuve contraire.

Inlé, mars 2006

Les habits

Les Intha que j’ai rencontré ne portent pas un habit particulier. On trouve un peu tous les styles mélangés allant du pantalon shan au longyi birman en passant par le pantalon de training …

Les Shan se distinguent nettement des autres peuples du Myanmar en ne portant pas le longyi mais un pantalon en tissus. Presque tous les autres peuples du Myanmar portent le longyi. Ces longyis se distinguent les uns des autres par le motif représenté sur le tissu. On m’a affirmé au bord du lac Inlé que les Intha ont leur motif à eux. Il s’agit d’un motif de type « mutmee ».

Le principe du « mutmee » est de créer le futur motif directement sur le fil avant le tissage. Le fil prend différentes couleurs. Le motif apparaît une fois le tissu tissé. Cette technique est également répandue en Issan (nord-est thaïlandais). (Dans un prochain texte je  vous présenterai la confection du tissu « mutmee » tel que je l’ai observé en Issan.)

Inlé, 29/10/2017
tissu « mutmee », le motif est teint directement sur le fil et n’apparait qu’au moment du tissage

Civilisation lacustres

On dénombre aujourd’hui environ 80 villages bâtis sur le lac ou sur les rives marécageuses du lac. La majorité des Intha sont pêcheurs ou agriculteurs. Mais il serait naïf de croire que les agriculteurs ne vivent que sur les rives. Beaucoup d’agriculteurs vivent sur le lac et cultivent de très grands jardins potagers sur des îles flottantes, où poussent des tomates, des aubergines, des piments, … Ces « Intha des jardins » travaillent à la bêche, ils ne peuvent utiliser du bétail et des charrues comme les « Intha des champs » (sur les rives), cela ferait couler l’île flottante.

Mais les Intha savent aussi tisser, tailler, coudre, faire de la poterie, forger du métal, des bijoux, sculpter du bois, construire des bateaux et des maisons (sur l’eau). Ajoutons la renommée de leurs cigares qui sont connus depuis des centaines d’années dans toute la région. C’est une véritable civilisation développée depuis plusieurs siècles.

Inlé, mars 2006

Les potagers flottants

En analysant les couches de ces îles, et en observant les Intha travailler, on peut voir que ces jardins flottants sont un enchevêtrement de jacinthes d’eau qui forme environ 1 mètre d’épaisseur. Les îles sont amarrées dans le fond du lac par des longues perches, on peut les déplacer.

Inle, 28/10/2017

Les plus précis d’entre vous doivent déjà fulminer. En effet, les jacinthes d’eau sont des plantes originaires du Brésil qui n’ont été signalées pour la première fois sur le lac Inlé qu’en 1958. Cette plante serait arrivée à Java en 1894 et dans le Tonkin en 1902. Il s’agit d’une plante envahissante, un vrai fléau pour les paysans, les bateliers et les pêcheurs. Elle est capable d’obstruer des canaux, d’assécher une rizière et même de faire rompre un pont. Sa fleur est très belle, elle a été importée en Asie par les colons, on dit que les femmes des missionnaires l’appréciaient particulièrement. On peut facilement imaginer que l’on utilisait un autre végétal dans la fabrication des îles avant l’arrivée des jacinthes d’eau.

Inle, 31/01/2017
voie d’eau dans un village complètement envahie de jacinthes d’eau

Les îles épaississent avec le composte ménagers que l’on pose dessus : herbes, déchets de cuisine, vieux paniers etc.

Dans la tradition Intha, les îles appartiennent au lac et à la communauté. Si un agriculteur ne l’utilise pas, on peut alors la déplacer vers une autre maison. Les îles peuvent être sciées ou deux îles peuvent être appondues en nouant des herbes.

Les Intha marchent sur les îles pour sonder leur épaisseur qui varie entre 0,90 et 1,45 mètres. Dans l’idéal, l’eau doit leur arriver jusqu’au genoux. Si l’île est trop épaisse, elle est trop lourde et on ne peut pas le déplacer. Si elle est trop fine, elle coule sous le poids des agriculteurs.

On la recouvre de terre et d’algues du lac pour qu’un engrais naturel permette aux légumes de pousser.

Inle, 31/01/2017
récolter les algues pour en faire un engrais

Les villages

Les villages lacustres sont formés de maisons construites sur pilotis plantés au fond du lac (très différent des villages flottants du Tonlé Sap au Cambodge dont les maisons sont construites sur des flotteurs).

On maintient des voies d’eaux qui forment des « rues » où circulent les barques. Les villages construits sur les rives possèdent des canaux qui permettent aux habitants de rejoindre le lac par la voie des eaux.

Inlé, 29/12/2006

Inlé, 29/12/2006

La façon de ramer des Intha est très particulière, peut-être même unique. Ils entourent la rame de leur jambe, et font un mouvement proche de la pédale pour ramer, ce qui peut leur laisser les deux bras libres pour pêcher.

Inle, 31/01/2017

La mystérieuse cité de Shwe Indein

A proximité du lac, en remontant une des rivières affluente, on arrive au temple de Shwe Indein (ou Inthein, selon les différentes retranscriptions en alphabet romain). Au sommet des collines se dressent des centaines de stupas de différentes couleurs et formes. Une légende Intha attribue au Roi Ashoka la construction de ce temple, mais aucune inscription ou autre preuve archéologique ne le confirme. Il s’agirait plutôt d’un Roi birman de Bagan qui serait à l’origine de ce lieu incroyable.

In Dein, 29/10/2017

Dans le désir d’extension du royaume de Bagan, puis d’unification de leurs territoires nouvellement conquis, les rois birmans ont toujours utilisé le bouddhisme et ont fait construire des pagodes dans les régions qui n’étaient pas encore converties à cette « nouvelle religion ».  Ainsi, les temples de Shwe Indein sont certainement un héritage de cette  « birmanisation » au travers de la « boudhisiasniation ».

In Dein, 29/10/2017

In Dein, 29/10/2017 

Un autre temple bouddhiste tient une importance centrale dans la région du lac : la pagode de Hpaung Daw U. Sa construction remonterait (comme pour Indein) au roi de Bagan Alaungsitu au XIIème siècle. Cette pagode construite sur un îlot au milieu des voies d’eau contient 5 petites images de Bouddha. Ces petites statues ont été tellement vénérées au cours des siècles qu’à force de les recouvrir de feuilles d’or, elles ont perdu toute forme et sont extrêmement lourdes.

Chaque année (en octobre) a lieu le festival de Hpaung Daw U qui dure 18 jours pendant lesquels 4 des 5 statues sont placées sur la barque royale. Cette procession lacustre emmène les objets sacrés de villages en villages jusqu’à Nyaung Shwe où résidait le prince. Aujourd’hui qu’il n’y a plus de prince, les statues sont emmenées au temple principal de la petite ville.

« Associés à la monarchie birmane, d’une part, au bouddhisme, d’autre part, ces mythes constituent un enjeu d’importance, car leur appropriation devient le support d’une légitimité. S’ils ne confèrent pas toujours expressément aux Intha la charge de veiller sir ces fondations pieuses, et s’ils n’en font pas toujours non plus les garants de l’administration royale, c’est en revanche de cette manière que les mythes sont interprétés et présentés par l’ensemble des minorités, apportant de fait une légitimité royale aux Intha« . (François Robinne, Fils et maîtres du Lac)

Inle, 30/12/2006
La pagode de Hpaung Daw U et les 5 statues sacrées de Bouddha qui ont « enflés » sous les feuilles d’or déposées par les dévots.

Les marchés

Les Intha organisent un marché « tournant » sur un cycle de cinq jours. Il y a tous les jours au moins un marché au bord ou sur le lac Inlé. Les jours de fête bouddhiste, il n’y a pas de marché, le cycle est interrompu et reprend le lendemain.

Le marché, comme partout ailleurs, est le lieu où les différentes populations se rencontrent pour des échanges commerciaux. Ainsi, les Pa-O descendent au lac pour vendre leurs produits. Ils achètent le poisson aux Intha qu’ils ne trouvent pas sur les plateaux d’altitude. Les Shan viennent y vendre leur riz. On trouve également au marché les préparations culinaires comme la pâte de poisson, la pâte de piments ou les produits manufacturés issus de l’artisanat.

Ce cycle des marchés autour du lac, où convergent les montagnards par un dédale de sentiers, perdure depuis des siècle, il est indispensable dans la vie de tous. Tous ne parlent pas la même langue, les relations ne sont pas toujours aisées, il faut trouver le moyen de se faire comprendre, de traduire de la langue Pa-O à la langue Intha, ou du Shan au Birman, mais sans commerce la vie est difficile, il faut réussir à s’entendre si l’on veut survivre.

Ce sont les rapports entre les ethnies qui forment une société multiculturelle unique.

Effectuer une étude comparative des minorités est un exercice périlleux dans lequel j’ai eu la naïveté de me lancer. De plus en plus, je conçois qu’il n’est pas possible de « définir » une ethnie de manière générale. On peut définir la culture d’un lieu parce qu’il est un point de convergence. Les relations inter-ethniques créent des sociétés multiculturelles qui sont aussi unique qu’il y a de lieux de rencontre. C’est par le rapport dynamique de l’ensemble des ethnies qui convergent, par exemple à l’occasion d’un marché, que se crée une société unique à tel endroit.

La région du Lac Inlé est unique au monde de par le fait qu’y cohabitent (au moins) 7 groupes ethniques appartenant à 4 familles linguistiques : – La famille Môn-khmer représentées par les Danao; – la famille Tibéto-birmanne par les Intha, les Taungyo, les Danu et les Birmans; – la famille Karen par les Pa-O; et – la famille Taï par les Shan. Cet équilibre indispensable dans les rapports de voisinage a crée la culture unique du Lac Inlé.

Quelle est l’origine des Intha ? Sont-ils des pêcheurs birmans venus du golf maritime du Martaban ? Sont-ils des Shan devenus lacustres ? La réponse est peut-être simplement qu’ils sont un peuple qui s’est adapté à la vie sur un lac, et que c’est leurs rapports avec de nombreux autres peuples qui a rendu les Intha uniques.

NyaungSchwe, 28/10/2017
il y a du monde au marché de Nyaungshwe, cette partie du canal sert de parking

Toutes les photos ©fredalix prises autour du lac Inlé dans l’Etat Shan du Myanmar, en mars et décembre 2006, et en octobre 2017.


Bibliographie

Robinne François. Fils et Maîtres du Lac, relations interethniques dans l’Etat Shan de Birmanie, CNRS, Editions de la maison des sciences de l’homme, Paris, 2000.

Brnuneau et Bernot. Une population lacustre : les Intha du lac Inle : (Etats Shan du sud, Birmanie), article, Journal d’agriculture tropicale et de botanique appliquée, vol. 19, n°10-11, Octobre-novembre 1972, pages 401-441

Scott & Hardiman, 1900-1901, Gazeteer of Upper Burma and the Shan States, Rangoon 1900, 1901

Inle, 31/01/2017

2 réflexions sur « Les lacustres du lac Inlé »

  1. Quel reportage. Tes photos sont fantastiques. Tu es un grand explorateur. :-)) Je ne connais pas ce pays mais grace a toi je sais un peu plus. MERCI bien.

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