Les cimetières animistes du Ratanakiri

C’est une région perdue entre le sud du Laos, le nord-est du Cambodge et l’est du Vietnam. Une région peu habitée où l’on trouve encore de la forêt primaire mais aussi beaucoup de marécages. La fameuse « piste Ho Chi Minh » passe pas loin d’ici.

Les routes qui traversent cette région trans-frontalière sont en réalité des étroites pistes en terre. En décembre 2014, au sud du Laos, voulant rejoindre Champassak depuis Attapeu (Laos), j’ai mis 2 jours sur ma petite moto pour parcourir 50 kilomètres, je me suis embourbé dans les marécages sans fin, et sans l’aide de villageois je ne sais comment j’aurais pu arriver au bout de cette route. J’ai attendu 2017 pour visiter la partie cambodgienne qui porte le nom de Ratanakiri. Ici, une route est-ouest permet de relier le Cambodge et le Vietnam. Mais du sud au nord, il n’est pas possible de relier le Cambodge et la région de marécages au Laos qui a vu ma moto patauger. Il y a des chances pour que je visite la partie vietnamienne dans quelques semaines.

Ban Lung, 13/12/2017
cimetière d’une tribu animiste du Ratanakiri

Ban Lung est aujourd’hui la capitale de la province cambodgienne du Ratanakiri. Elle a doublé de taille dans les années 2010 quand la route de Stung Treng (au bord du fleuve Mékong) a été bitumée jusqu’au Vietnam voisin. Cette route, qui autrefois demandait une dizaine d’heures de trajet, se parcours aujourd’hui en une matinée. Au siècle dernier, le scientifique (humaniste) franco-suisse Alexandre Yersin a organisé une expédition pour relier la côte vietnamienne à Stung Treng au Cambodge. Il a été le premier à ouvrir la voie sur cette région encore complètement inconnue [1].

Lorsque je suis arrivé à Ban Lung, j’ai eu envie de « monter » visiter le nord du Ratanakiri afin de comprendre qui sont les gens qui habitent dans ce coin encore reculé de la planète. J’avais entendu parler de monuments funéraires dans la jungle et j’ai voulu en savoir plus. Ne sachant exactement où aller et imaginant que les villageois des tribus Krueng, Jaraï et autres n’allaient pas m’accueillir les bras ouverts, j’ai demandé – une fois n’est pas coutume – de l’aide dans une agence locale qui organise des « treks » et des visites. J’ai eu la chance de tomber sur une famille cambodgienne très sympathique et parfaitement francophone[2].

Ban Lung, 13/12/2017
La rivière (tonlé) Sé San prend sa source dans l’ouest du Vietnam et s’en va au Cambodge se jeter dans le Mékong à Stung Treng.

C’est une large piste en terre rouge qui monte en direction de la rivière (tonlé) Sé San. Cette terre rouge est de la latérite, très riche en hydroxyde de fer. Mes habits s’en souviennent encore aujourd’hui. Ces terres ne sont pas fertiles. La région est habitée par les Krueng, les Tam Poun, les Kacha, les Jaraï, les Brou. Des tribus qui se ressemblent, parlent une langue qui n’est pas le khmère et ont des croyances et un mode de vie animistes.

Maison des filles célibataires, tribu des Krueng

La tribu des Krueng, a une particularité: ils permettent aux jeunes filles d’habiter dans une petite maisonnette à côté de la maison familiale le temps qu’elles se trouvent un mari. Cette relative indépendance leur permet de « recevoir » leurs prétendants pour quelques heures ou pour la nuit. Au matin, les parents viennent réveiller la jeune fille. Si elle est en compagnie d’un jeune homme, ils devront se marier. Beaucoup de plaisanteries circulent sur des hommes qui se sont fait piéger à s’endormir trop facilement et ont été contraints au mariage alors que d’autres, plus rusés ont mis un réveil pour pouvoir repartir avant l’arrivée des parents.

Ban Lung, 13/12/2017
maison de jeune fille chez les Krueng

Cimetières dans la forêt

Ces 5 tribus ont en commun des pratiques funéraires animistes particulières. La nuit qui suit le décès, le mort est veillé dans sa maison puis il est installé au cimetière une nuit ou plus avant d’être enterré dans un cercueil. – pas de crémation. La veillée n’est pas un moment triste, mais une sorte de pique-nique où la famille et les amis du défunt se retrouvent. Il n’y a pas de règle précise concernant la durée, c’est à la famille de décider ce qui convient le mieux.

Ban Lung, 13/12/2017

Ce n’est qu’après une année que la sépulture est construite. Elle a la forme d’un bateau, orientée en direction de l’est. Selon les croyances, c’est à l’est que résident les esprits, d’ailleurs tous dorment la tête à l’est. Les décorations varient avec l’ethnie mais aussi en fonction des prédictions et visions du chaman local.

Deux statues funéraires gardent la sépulture : l’une féminine, l’autre masculine. Les détails des statues rappellent les traits physiques et la personnalité du mort. Ainsi, on peut sculpter des armes si le défunt était militaire, des instruments de musique si on avait l’habitude de le voir en jouer, ou simplement des lunettes… Les villageois, en voyant les statues doivent pouvoir reconnaître la personne décédée.

On plante un bananier, si il fleuri, c’est un signe que l’âme est partie. Si il ne fleurit pas, il faut peut-être organiser une autre veillée avec de la nourritures, de la musique et des danses.

Après 2 ans, on vient nettoyer la sépulture une dernière fois, on se retrouve autour d’un repas et puis… on oublie. La forêt va naturellement reprendre ses droits et quand le terrain sera à nouveau recouvert de végétation, on pourra réutiliser l’espace pour une nouvelle tombe.

Ban Lung, 13/12/2017Ban Lung, 13/12/2017Ban Lung, 13/12/2017

Ces populations sont entièrement animistes, ils n’incinèrent pas leurs morts comme le font les bouddhistes. Des missionnaires catholiques sont passés par là et ont essayé de convertir les villageois en offrant de la nourriture et des soins médicaux. Mais comme souvent, la chrétienté a été diluée dans les croyances ancestrales.

Il n’est pas facile de visiter ces cimetières. Tout d’abord il faut les trouver, et ensuite il faut obtenir l’autorisation de s’en approcher. Grace à Sokha, mon guide, j’ai eu la chance de visiter un cimetière de la tribu Krueng en échange d’une donation au chef du village.

Dans plusieurs villages, les croyances sont tellement fortes qu’on interdit aux étrangers de s’approcher.

Ailleurs, j’ai vu des tombes ayant cette forme particulière de grand bateaux, mais aucune statue funéraire. J’ai voulu prendre des photos, un villageois est venu me demander de partir. Je n’ai pas cherché à « resquiller » et n’ai pas pris une seule photo.

Un peu plus loin dans un village de la tribu Tampoun, Sokha m’a montré la direction du cimetière. Il m’a expliqué que leurs sculptures sont différentes. En plus de peindre avec des belles couleurs, ils sculptent les personnages en mouvement. Hélas, récemment, plusieurs malheurs ont frappé les villageois. Le chaman a accusé les étrangers d’être responsable des malheurs. Selon lui, les esprits des morts ne sont pas tranquille si  on vient visiter le cimetière et prendre des photos. Depuis, il est interdit de s’approcher. Ma curiosité a vraiment été mise en éveil et je regrette de n’avoir rien pu voir.

Ban Lung, 13/12/2017

Les Khmers rouges

C’est au Ratanakiri, au bord de la rivière (tonlé) Sé San, que le parti communiste s’est installé en premier. Utilisant le ressentiment contre le pouvoir royal de Phnom Penh, des centaines de « montagnards »  se sont alliés à ceux qui allaient bientôt être appelés les « khmers rouges ». La proximité géographique de la « piste Ho Chi Minh » permettait aux Viet Cong d’y être très actif. Durant la triste époque des Jkhmers rouges, les populations minoritaires du Ratanakiri ont été déplacées, recevant l’interdiction de s’installer des les forêts au nord de la rivière et contraintes au travail forcé. Toutefois, le Ratanakiri est la région du Cambodge où les Khmers rouges ont tué le moins de personnes (seulement 5% de la population selon Marek Sliwinski, Le Génocide Khmer rouge).

Bien après la chute de ce régime, les rebelles Khmers rouges ont continué à tenir les forêts. On a enregistré des attaques le long des routes jusqu’en 2002. C’est pour ces raisons qu’aujourd’hui encore la région est peu habitées et les populations locales isolées.

Ban Lung, 13/12/2017


[1] à lire : Patrick Deville, Peste et Choléra, biographie romancée d’Alexandre Yersin, scientifique ami de Louis Pasteur qui a découvert le virus de la peste et s’est installé en Indochine où il s’est intéressé à de nombreux sujets comme les populations indigènes.

[2] : Sokha et son frère Rithy tiennent l’agence familiale « Green Jungle Trekking Tours« . Ban Lung, Green Jungle Trekking Tours

L’hôtel « Terre Rouge Lodge » de Ban Lung est la propriété d’un ancien militaire français passionné de culture. Il a notamment réuni une collection d’anciennes statues funéraires qui étaient vouée à la destruction : 

Ban Lung, 12/12/2017Ban Lung, 12/12/2017

Ban Lung, 12/12/2017

Comme partout ailleurs, les populations se mélangent et se retrouvent tous les matins au marché.

Ban Lung, 12/12/2017

Ban Lung, 12/12/2017

Si vous avez de la documentations et des informations sur les peuples de cette région, n’hésitez pas à les partager avec moi.


toutes les photos ©fredalix, province du Ratanakiri, en décembre 2017

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2 réflexions sur « Les cimetières animistes du Ratanakiri »

  1. Un autre texte bien interessant. Dormir la tete a l’est tu le fais toi ? moi je croyais plutot qu’il fallait dormir la tete au nord. Tu iras au Vietnam…un pays fort interessant et toi tu es tout pres alors si tu pars, tu vas nous revenir avec des images et des histoires. Merci bien.

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