L’imprimerie sacrée de Dergué

RECIT DE VOYAGE – Le 6 août 2014

Il y a une multitude de lieux sacrés au Tibet: des lieux naturels comme une montagne, une source; des lieux historiques comme la maison de naissance d’un Lama important; ou encore des lieux symboliques. Trois endroits sont particulièrement sacrés parce qu’ils contiennent l’ensemble de la littérature religieuse: le Potala, palais du Dalaï Lama à Lhassa , le monastère de Sakya et  le Parkhang de Dergué. Les Tibétains partent régulièrement en pèlerinage vers ces lieux.

Nous sommes dans le Kham, une des trois régions formant le Tibet historique. Dergué a été autrefois la capitale d’un royaume couvrant tout le nord du Kham, important centre industriel, commerçant, religieux et politique depuis le XVème siècle.

Dege, 06/08/2014

Plusieurs raisons m’ont amené jusqu’ici, alors même que la route est longue, pénible et dangereuse, il arrive que les bus se renversent lorsque la route est verglacée. C’est la dernière localité où les étrangers ont l’autorisation de venir librement. A quelques kilomètres d’ici commence la province administrative du Tibet qui n’est pas accessible aux étrangers. Comme vous le savez, j’aime aller jusqu’au bout de ce qui est possible. La curiosité est une autre raison, l’envie de voir les pèlerins et le lieu d’aboutissement de leur chemin. Une autre raison est ma fascination pour les bibliothèques, mais sur ce point je me suis un peu trompé.

La littérature contenue dans le Parkhang de Dergué représente les 70% de la totalité des écrits du bouddhisme tibétain. Symboliquement, cela suffit pour en faire un lieu saint.

Mais il ne s’agit pas d’une bibliothèque comme je l’avais cru, il s’agit d’une imprimerie ! Sur les rayons ne sont pas répertoriés des livres en papier mais les planches en bois qui permettent l’impression des livres saints par xylographie. Nous sommes aux origines du sacré.

Dergué, 06/08/2014

Je retrouve Madeleine vers 8h du matin. Dehors il fait gris et froid, on n’est pas pressé de sortir, on se prépare des nescafés avec les chauffe-eaux de nos chambres.

Nous remontons les rues en direction du temple. En chemin, nous croisons des yak qui se promènent librement. Ils nous dévisagent comme si ils n’avaient jamais vu d’étrangers par ici.

Devant un grand hôtel de construction chinoise arrive un couple de jeunes mariés dans une belle voiture décorée. Ils sont accueillis en musique et sous une pluie de confettis. Je n’arrive pas à savoir si il s’agit d’un couple de Chinois-Han ou de Tibétains. Les habits sont tibétains mais beaucoup des invités sont des Han (habillés en Tibétains). Je me mets à penser que c’est un mariage mixte.

Ils doivent se dépêcher de se marier, dans 4 jours débute le mois des fantômes, pendant lequel les portes de l’enfer sont ouvertes, les esprits non apaisés sont susceptibles de venir troubler nos vie, on ne peut, en aucun cas, organiser d’événement important pendant le mois des fantômes.

Dergué, 06/08/2014

En remontant une rue bordée de boutiques d’antiquités et de « bondieuseries » (ou devrais-je dire « bouddhaseries » ?), on arrive devant le colossal bâtiment carré, lieu sacré, construit en 1729, qui a motivé notre voyage.

Tournons, psalmodions, prions, …

Des dizaines de Tibétains sont en circumambulation  autour de la forteresse. Beaucoup tiennent des moulins à prière portatifs qu’ils font tourner, ou égrainent des chapelets, il y en a même qui effectuent la marche en se trainant par terre – un pas en avant, tomber sur les genoux, aplatissement sur le sol les mains en avant, se relever, un nouveau pas en avant,  tomber à genoux, et ainsi de suite. J’ai observé quelques groupes qui faisaient un pèlerinage de plusieurs centaines de kilomètres sur ce rythme (j’en parlerai dans un prochain texte, quand je décrirai mes deux voyages à Tagong).

Les pèlerins viennent de loin, certains de très loin. Ces circumambulation autour de la lamaserie sacrée rappelle celles effectuées par les pèlerins musulmans autour de la Kaaba à La Mecque.

Dergué, 06/08/2014

Dergué, 06/08/2014

Nous pèlerinons un moment. Madeleine se lie d’amitié avec une femme. Elles n’ont pas de langage commun pour se comprendre mais leurs sourires suffit pour les rapprocher, aussi marchent-elles côte à côte comme deux vielles amies.

Je prends plusieurs photos et m’attire des dizaines de sourires. Après plusieurs années de voyages dans ces régions, je n’arriverai jamais à rester insensible aux expressions de gentillesse quand elles apparaissent sur les visages des gens.

Du flot des pèlerins se dégage le son continu des des mantra qui sont récités en boucle. Je n’arrive pas à dire combien de temps on va tourner autour du bâtiment, nous sommes pris par la transe, nous sommes entrés dans le courant gravitationnel des pèlerins. Nous aussi avons des sourires béats sur nos visages. Nous aussi avons la conscience de graviter autour de quelque chose de sacré. Une pluie fine nous caresse le visage, c’est peut-être ça le bonheur.

Dergué, 06/08/2014

Quand finalement nous sortons de la transe, on apprend que la lamaserie ferme à midi. Nous ne voulons pas nous presser, nous irons cet après-midi. On redescend en ville et tournons autour du marché (c’est devenu une habitude). La pluie m’empêche de prendre des photos.

 Dege, 06/08/2014

La visite

Dans l’après-midi, nous nous présentons à l’entrée du temple-imprimerie. Le gardien encaisse 50 yuans par personnes, le prix d’entrée pour les visiteurs. Il me demande de laisser mon appareil photo à l’entrée. Je lui confie mon Canon. Il veut aussi mon téléphone, je lui dis que je n’en ai pas. Il ne me croit pas mais me laisse passer en me rappelant au moins cinq fois qu’il est interdit de prendre des photos.

Les murs sont épais, la pierre est fraiche. Peu de lumière, beaucoup de poussière. Il n’y a pas d’électricité dans le tout bâtiment.

Nous entrons dans une première salle au milieu de laquelle trône une statue de Bouddha. Comme partout, beaucoup de dorures, des tapis persans pour les moines, des peaux de yak. Une flèche sur le mur nous indique le sens de la visite. Nous montons un escalier en bois qui grince.

Dans un labyrinthe d’étagères sont classés des centaines, des milliers de planches en bois gravées. Il y aurait 217’000 planches. Cela correspondrait à 70% de la littérature de toutes les écoles du bouddhisme tibétain.

Dergué, 06/08/2014

Rappelons que les Chinois sont les inventeurs du papier. Que plusieurs siècles avant Gutenberg ils utilisaient déjà le procédé d’impression par xylographie, la reproduction multiple avec l’aide d’un support de bois gravé.

Le gardien nous a suivi, il me surveille. Il me demande d’avancer, de ne pas trainer, il ne le sait pas mais c’est le meilleur moyen pour me ralentir.

Copistes en rythme

Nous entrons dans une énorme salle où travaillent les imprimeurs copistes. Ils sont assis sur des tabourets par groupe de 3. Devant eux se trouvent les planches gravées que le premier badigeonne de peinture, le second place une feuille de papier, le troisième serre avec une presse, le second retire la feuille de papier, le premier badigeonne de peinture, le second place une feuille de papier, le troisième serre avec une presse, le second retire la feuille de papier, le premier …. et on change de planche… Ils travaillent en rythme rapide, on entend le bruit des presses, ils se balancent en avant et en arrière, ils me rappellent les autistes avec lesquels j’ai travaillé dans ma précédente vie.

Ces copistes qui font un travail pénible ne sont pas des moines, ils sont laïcs mais ils touchent au matériel sacré. Dans le Tibet théocratique d’autrefois, ces travailleurs étaient les esclaves du monastère. Aujourd’hui, beaucoup sont des bénévoles qui veulent acquérir des bonnes actions pour le bien de leur karma. La centaine d’employés impriment plus de 2’500 feuilles chaque jour, à la main, sans électricité.

Dergué, 06/08/2014

Je reste longtemps à regarder ce travail. Le gardien veut me pousser vers la sortie, mais je suis une enclume. Les feuilles volent et s’entassent en paquets. Ils impriment jusqu’à 5 copies d’un même livre à la fois. Certains copistes passent d’une pièce à l’autre les bras chargés de planches gravées.

Dans une autre pièce plus calme se trouvent ceux qui impriment les images. Il s’agit là d’impression polychrome. La même feuille passe sous plusieurs planches imbibées de couleurs différentes. Le travail est plus précis. Un lama supervise.

Je désacralise

Le gardien vient me pousser une nouvelle fois. Il ne veut pas que je reste trop longtemps ici. Je comprendrai plus tard que c’est moins le risque que je prenne des photos ou que je soudoie un copiste pour acheter une impression, c’est ma simple présence qui le gêne. Au cœur de ce lieu hautement saint, un étranger est un élément qui désacralise. Si cela ne dépendait que des lamas tibétains, personne ne pourrait visiter le lieu. C’est sur la demande de Beijing qu’il s’est ouvert aux visiteurs, une manière d’enlever l’aspect «magique » à ce Tibet.

 Dege, 06/08/2014

Au dernier étage du bâtiment forteresse se trouve une autre salle de prière, puis une terrasse où les feuilles pourraient sécher si il ne pleuvait pas comme aujourd’hui. Je redescends et réussi à semer le gardien.

Dans une arrière-cour, deux travailleurs veulent me montrer ce qu’ils font, ils me font entrer dans leur pièce. Leur travail consiste à couper les feuilles, à les relier et à en teindre les bords d’une couleur or. Ils sont tout sourire, ils me proposent de m’asseoir sur un banc. Leur local n’est presque pas illuminé, même si je voulais resquiller et prendre des photos je n’y arriverais pas. Ils me posent quelques questions, je leur répond avec quelques mots de mon chinois rudimentaire.

Au moment de sortir, le gardien me jette un regard méchant, mais il est soulagé de me voir partir.

Dergué, 06/08/2014

Nous allons visiter le monastère de Gonchen un peu plus haut. Le bâtiment, fait de grosses pierres est de construction plus récente. C’est ici la lamaserie, le lieu d’habitation des moines.

Je saurai plus tard que ce monastère a été démoli pendant la révolutionne (a)culturelle menée par Mao et reconstruit dans les années 1980.

 Dergué, 06/08/2014

Nous terminons la journée par une balade dans les venelles entre les maisons tibétaines. Sur une place, des dizaines de Tibétains tournent un moulin à prière géant en psalmodiant des mantra.

Un groupe de femmes porte des grosses pierres sur leur dos. Elles sont très amusées de nous voir. Elles nous montrent  le muret qu’elles sont en train de construire. Au Tibet les travaux difficiles sont unisexe.

Dergué, 06/08/2014
une tibétaine qui mime de me jeter une pierre pour me faire rire

Madeleine s’intéresse aux pierres précieuses rouges et vertes que portent les femmes. Elle apprend qu’elles ont une valeur énorme. Autrefois ces pierres servaient de monnaie pour les échanges commerciaux. Il ne s’agit pas de pierres locales mais de coraux. Je laisse Madeleine faire les boutiques et je retourne « Circumambuler » autour du Parkhang. Je retourne en transe.

Dergué, 06/08/2014

 Dergué, 06/08/2014

Demain, comme il nous est interdit de poursuivre sur la route qui mène à Lhassa, nous allons revenir au lac alpin de Manigange. Puis nous continuerons sur Litang, une des villes les plus haute au monde.

Dergué, 06/08/2014

Dege, 06/08/2014

Dergué, 06/08/2014

note : Circumambulation du latin circum ambulatio, c’est-à-dire « marche autour ».
ou Circonvolution qui décrit le mouvement circulaire des planètes qui se tournent autour.


toutes les photos ©fredalix, août 2014 à Dergué

texte précédent : Sur la route de Dergué

prochain texte (en cours d’écriture): le lac sacré de Yihun Lhatso

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5 réflexions sur « L’imprimerie sacrée de Dergué »

  1. quel voyage fascinant. Fred est curieux, ah bon..mais heureusement la curiosite n’est pas toujours un defaut. On veut apprendre en etant curieux moi je dis plutot que c’est un signe d’intelligence. Le mois des fantomes ca existe partout ? C’est quand ? Et tu dis dans ton texte que tu parles un chinois rudimentaire … ca veut dire combien de mots ? Tu as de bons souvenirs de ce voyage , tu avais pris des notes ? A la prochaine, Fred.

    1. Merci pour ta lecture et ton commentaire. Avec tes questions on peut dire que tu es aussi curieuse que moi. La curiosité est le meilleur des défauts !
      Je prends des notes tous les jours qui passent. C’est avec ces notes, mais aussi en regardant l’ensemble des photos prises ce jour là que je peux reconstituer mon récit.
      Le mois des fantômes existe partout ! … partout où il y a des gens qui y croient. C’est une croyance religieuse chinoise, comme vous avez beaucoup d’immigrés chinois à Vancouver je ne serais pas étonné qu’ils respectent ce temps. (autour de la pleine lune du mois d’août, tu pourrais aller te renseigner à Chinatown).
      Mon premier voyage seul en Chine en 2006 avait été très difficile à cause de la langue. J’ai donc pris un cours de chinois avant d’y retourner en 2007. je n’ai pas décollé du niveau débutant, mais ça m’a déjà beaucoup aidé. Aujourd’hui j’ai tout oublié. Le chinois est une langue magnifique. Mais au Tibet il vaut mieux parler tibétain si on veut avoir le respect des gens, et là… je ne sais dire que bonjour, « Tashi Déleh ».

      1. Pour les recits de voyage on m’a demande la meme question que je t’ai pose et moi aussi j’ai dit qu’en revisant mes photos j’ai pu assez bien me rappeler de presque tout pcq je fais bcp de photos. Il faut etre curieux, poser des questions, faire des recherches. Bravo pour avoir pris un cours de chinois je crois que ca doit une des langues les plus difficile. Et le Tibetains cela ne doit pas etre plus facile. je crois qu’on m’a appris a dire bonjour en thai..ca ressemble a « salade  » ah ah ah..merci bien de la reponse a mon commentaire Fred.

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