
Scène 1 : La plume et le noyau de mangue
Personnages :
- Mahanama Thera (moine bouddhiste sinhala, auteur des chroniques de Lanka)
- Murugan (dieu hindou de la guerre, des arts et de la victoire)
Le monastère de Mahavihara, VIe siècle après J.-C. L’air est saturé d’encens et de poussière de manuscrits. Mahanama Thera, le moine historien, fait glisser son stylet sur une feuille de palme. Il transpire. Écrire le passé est un labeur de titan, surtout quand on essaie de transformer des politiciens médiocres en saints. Soudain, un craquement juteux retentit derrière lui.
MURUGAN (assis sur le bureau, croquant une mangue dont le jus coule sur les parchemins) :
Dis-moi, Mahanama, tu ne trouves pas que tu as la main un peu lourde sur les adjectifs ? « Suratissa, le roi pieux » ? Vraiment ?
MAHANAMA (sursautant, cachant son parchemin) :
Par le Bouddha ! Murugan ? Tu n’as pas de temples où aller ? C’est une bibliothèque ici, pas un marché aux fruits.
MURUGAN :
Je suis partout où l’on parle de Lanka. Et là, tu es en train d’écrire une fable. Suratissa n’était pas « pieux », c’était un fils à papa qui a hérité du trône parce que son frère, Devanampiya Tissa, avait fait tout le travail. Il a gaspillé l’or du royaume en fêtes somptueuses alors que les réservoirs tombaient en ruine et que le peuple crevait de faim !
MAHANAMA (soupirant) :
Me faire dicter un texte par le dieu de la guerre, c’est un comble ! Tu devrais être sur un champ de bataille, pas dans mes archives.
MURUGAN (faisant apparaître un pinceau élégant et une lyre miniature) :
Dieu de la guerre, certes… mais aussi dieu des arts et de la sagesse ! Mes fidèles ne sont pas que des guerriers, ce sont des poètes. Et en tant que poète, je te le dis : ton récit manque de rythme et, surtout, de vérité.
MAHANAMA :
La vérité est une question de lignée. Ellara, ton protégé, était un envahisseur chola ! Il a pris Anuradhapura par la force.
MURUGAN :
Un envahisseur ? Allons donc ! Il est arrivé sans combat ! Tes rois étaient tellement occupés à s’admirer dans leurs miroirs d’or que le peuple a ouvert les portes à Ellara. Ils l’ont supplié de régner pour remettre de l’ordre dans ce chaos ! Tu n’écris pas l’histoire de l’île, Mahanama, tu écris l’histoire d’une dynastie.
MAHANAMA (posant son stylet, l’air ironique) :
Et toi ? Tu veux que j’écrive l’histoire du peuple qui te bombarde d’offrandes ? Tu n’es que leur avocat, Murugan. Tu es payé en noix de coco et en guirlandes de fleurs pour défendre leur mémoire. Tu ne vas pas cracher dans la soupe de coco, n’est-ce pas ? Alors dis-moi : lequel de nous deux est celui qui écrit l’histoire de l’île, et lequel écrit pour satisfaire ses clients ?
MURUGAN (riant, jetant son noyau de mangue par la fenêtre) :
Touché ! Nous avons tous les deux nos factures à payer aux ancêtres. Mais si on veut que ce livre survive six cents ans de plus, il va falloir être un peu plus… créatif.
MAHANAMA (après un silence, reprenant sa plume) :
Bien. Trouvons un terrain d’entente pour ce chapitre. Que dis-tu de ceci ?
(Il lit à voix haute en écrivant)
« Le roi Suratissa, frère de Devanampiya Tissa, régna avec piété, mais sa faiblesse permit au peuple de se tourner vers Elara, roi tamoul, qui régna avec justice. »
MURUGAN (hoche la tête, satisfait) :
« Justice »… C’est un joli mot. Il donne bonne conscience aux vainqueurs. On garde ça.
Mahanama souffle sur l’encre fraîche. Murugan mord dans une nouvelle mangue. La collaboration entre la foi et le mythe vient de produire sa première ligne de compromis.
Scène 2 : Le Roi, l’Eau et le Dharma
- Elara (roi tamoul de Anuradhapura)

La cour du palais d’Anuradhapura. (IIe siècle avant J.-C) Sous un soleil de plomb, une immense cloche de bronze brille de tous ses feux. C’est la Cloche de Justice : le Dharmachakra en pali pour les Singhhalais, la Manu Neethi Cholan pour les Tamouls. Le Roi Ellara s’approche des plaignants. Il ne porte pas de couronne ostentatoire, mais ses vêtements sont d’une propreté impeccable, contrastant avec la boue des rizières qui macule ses sandales.
ELARA (posant une main sur le bronze vibrant) :
Vous l’avez entendue ? Elle ne fait pas de différence entre le son du métal et le cri d’un homme lésé. Cette cloche est ma seule oreille. Quiconque se sent trahi par le destin ou par les hommes peut la faire sonner. Je viendrai. Toujours.
LE MARCHAND TAMOUL (s’inclinant) :
Majesté, ce paysan prétend que mon chariot a écrasé sa rigole d’irrigation. C’est un accident de commerce !
LE PAYSAN SINHALA (bougonnant) :
Un accident qui assoiffe mon champ !
ELARA (tranchant d’un geste calme) :
La justice est comme l’eau : si elle ne coule pas pour tout le monde, elle croupit. Marchand, tu répareras la rigole et tu donneras deux sacs de semences en compensation. Paysan, tu veilleras à ce que le chemin soit dégagé. (Il fixe l’assistance d’un regard d’acier) Certains disent que je suis sévère. Ils ont raison. Mon propre fils a volé un buffle l’an dernier. Il pensait que son sang le protégeait de la cloche. J’ai moi-même actionné le marteau… et je l’ai fait pendre.
(Un silence de mort s’installe. Le paysan et le marchand s’inclinent, impressionnés.)
ELARA (se tournant vers ses conseillers, désignant au loin les grands réservoirs du Tissa Wewa) :
Regardez ces eaux. Sans eau, pas de riz. Sans riz, pas de Lanka. Mon rôle est de nourrir vos corps et de protéger vos récoltes, pas de gouverner vos pensées. Vos temples restent ouverts, vos moines sont libres et vos dieux sont chez eux. Je ne suis pas venu pour vous « civiliser ». Je suis venu pour que la pluie tombe de façon juste et que le son de cette cloche s’entende jusqu’au dernier village.
LE PAYSAN SINHALA (murmurant à son voisin, à l’écart) :
C’est étrange… Il est Tamoul, mais il parle comme un roi de la terre. Il ne nous force pas à changer de langue ou de prière pour avoir le droit de manger notre riz.
Elara s’éloigne vers le sanctuaire pour briser une noix de coco en offrande à Murugan, fils de Shiva, le dieu autrefois adoré par Ravana, le premier roi de Lanka. Il laisse la Cloche de Justice vibrer encore légèrement sous l’effet du vent. Le peuple le regarde partir, partagé entre la peur de sa rigueur et le soulagement d’une paix qui respecte l’esprit tout en s’occupant du ventre.
Scène 3 : Le Poids de l’Héritage
- Dutthagamani (prince sinhala, futur roi de Lanka, déterminé à unifier l’île)
- Kavantissa (roi de Ruhuna, père de Dutthagamani, forgeron et stratège)
- Viharamahadevi (reine de Ruhuna, mère de Dutthagamani, voix de la sagesse)

Le petit royaume de Rohana, au sud, s’agite. Il refuse de payer son tribut à Anuradhapura, et Ellara, dans sa grande sagesse (ou sa lassitude), ferme à moitié les yeux pour éviter que l’île ne s’embrase. Mais à Mahagama, la fierté est une braise que l’on attise.
Lieu : Cour d’entraînement de la forteresse de Mahagama. Le soleil décline sur le sable. Dutthagamani, 20 ans, s’exerce au sabre sous l’œil de son père, Kavantissa. Sa mère, Viharamahadevi, égrène un Akshamala (chapelet) près d’un autel bouddhiste.
(Un messager entre en courant, s’effondre presque aux pieds du roi.)
LE MESSAGER (haletant) :
Mon roi… Ellara a nommé un gouverneur tamil pour surveiller les ports du sud. Un Chola de sa propre lignée. Il vient avec des soldats pour s’assurer que le tribut de riz arrive enfin à la capitale.
(Kavantissa serre les poings. Dutthagamani baisse son épée.)
DUTTHAGAMANI (voix basse, troublée) :
Père… comment puis-je lever une armée contre un roi qui nourrit le peuple ? Les voyageurs disent que même à Anuradhapura, les temples de l’Éveillé sont fleuris et respectés. S’il est juste, quel droit avons-nous de verser le sang ?
KAVANTISSA (souriant froidement) :
Ellara respecte notre religion, soit. C’est un bon gestionnaire. Mais comprend-il nos dieux ? Parle-t-il notre langue quand il rend grâce à la terre ? Non. Pour lui, Lanka est un coffre-fort qu’il gère avec équité. Pour nous, c’est une mère. Un roi étranger sur le trône de ton grand-père reste un imposteur, fils. Peu importe la douceur de sa main, c’est une main qui n’est pas la nôtre.
(Il tend une épée lourde à son fils.)
KAVANTISSA (ajoutant) :
Tu ne te bats pas contre un homme injuste. Tu te bats pour rendre Lanka aux Lankais.
DUTTHAGAMANI (tourmenté) :
Mais les Tamouls vivent au nord depuis des générations… Ils sont nés ici. On ne peut pas chasser des gens qui font partie du paysage comme les palmiers.
VIHARAMAHADEVI (se levant, elle lâche son Akshamala pour s’approcher) :
La justice ne suffit pas, mon fils. Un roi doit être le sang de sa terre. Sinon, chaque décision qu’il prend, même la plus juste, est un poison lent qui nous divise. Où est son certificat de naissance ? Est-il seulement né sur ce sol ? Non, c’est un étranger venu d’ailleurs, un Chola qui a volé un titre.
DUTTHAGAMANI (regardant l’épée) :
Mais si le peuple l’aime ? S’ils préfèrent son riz à nos guerres ?
KAVANTISSA (baissant la voix) :
Qui a dit qu’un roi juste ne pouvait pas être renversé ? L’histoire ne se souvient pas de la justice, elle se souvient de l’unité. Prépare-toi.
(Dutthagamani retourne l’épée dans ses mains, observant son reflet. Il est le héros malgré lui, emprisonné dans un destin qu’il n’a pas choisi.)
Scène 4 : Le Choc des Dharmas
- Dutthagamani (prince sinhala, futur roi de Lanka, déterminé à unifier l’île)
- Elara (roi tamoul de Anuradhapura)

Le ciel au-dessus d’Anuradhapura est électrique, lourd de l’orage qui menace. Sur la plaine poussiéreuse, le silence est interrompu par le barrissement sourd de deux colosses : Kandula, l’éléphant de Dutthagamani, et Maha Pabbata, celui d’Ellara. Autour d’eux, les deux armées se sont figées. Sur les remparts, Mahanama et Murugan observent, comme deux metteurs en scène dont la pièce leur aurait échappé.
MAHANAMA (serrant son chapelet de bois) :
Regarde-les, Murugan. C’est une tragédie pure. Deux piliers de justice, et une seule île trop petite pour les contenir. L’encre va pleurer ce que le sang va verser.
MURUGAN (grignotant sa mangue) :
Tu te trompes de genre théâtral, mon ami moine. Ce n’est pas une tragédie, c’est un gâchis de ressources. Deux hommes bien, oui, mais une île qui aurait eu besoin du riz de l’un et de l’élan de l’autre. Tu vas écrire qu’un « juste » en a tué un autre, et tu vas passer les six prochains siècles à essayer d’expliquer pourquoi c’était une bonne idée.
(Soudain, une clameur monte de la foule. Ce n’est pas un cri de guerre, mais un vacarme de doutes.)
LE PEUPLE :
— Deux rois justes ! Où est le Dharma dans ce sang ?
— Ellara nous a nourris ! Quarante-quatre ans sans famine !
— Dutthagamani nous a unis ! Une seule terre pour un seul peuple !
(À l’écart, près d’un bosquet de banians, un vieil homme aux cheveux longs et à la peau tannée observe. C’est un Wanniyala-Aetto, l’un de ceux que les chroniques de Mahanama appelleront dédaigneusement les Yakshas. Il pose sa main sur l’écorce d’un arbre et s’adresse à son fils qui observe le duel avec ferveur.)
LE VIEUX WANNIYALA-AETTO :
Ne te laisse pas éblouir, petit. Tu brilles pour des gens qui ne connaissent pas le nom des racines qui les nourrissent. Regarde-les se charger avec leurs éléphants de luxe… L’un veut capturer ton âme au nom d’un moralisateur illuminé venu d’ailleurs, l’autre veut louer ton ventre pour un comptoir de marchands.
Mais écoute le sol : qu’ils crient en tamoul ou en cinghalais, leurs bêtes piétinent la même herbe. Ils se battent pour savoir « qui possède la terre », mais comment peut-on posséder ce qui nous a vus naître et nous mangera demain ? Pour eux, Lanka est une couronne ; pour nous, c’est une respiration. C’est nous, le peuple de la forêt, qui allons devoir soigner les arbres qu’ils brisent. Ils dessinent des frontières dans la poussière, mais la pluie de Lanka, elle, ne choisit pas son camp avant de tomber.
(Le choc survient. Le javelot de Dutthagamani atteint Ellara. Le silence retombe, brutal. Au loin, une rafale de vent fait tinter la cloche de justice du palais.)
ELLARA (dans un dernier souffle) :
Terre bénie… que l’eau ne manque jamais à ceux qui restent. J’ai aimé ton peuple plus que ma propre lignée.
DUTTHAGAMANI (s’agenouillant près de son adversaire) :
Pourquoi… pourquoi as-tu sonné si juste, Ellara, si tu n’étais pas des nôtres ? Ton ombre était plus protectrice que mon propre soleil…
MURUGAN (à Mahanama) :
« Pas des nôtres »… Voilà le mot qui tue la paix, Mahanama. Note-le bien. C’est le début de tes ennuis de scribe.
Ellara s’éteint alors que la pluie commence à tomber, lavant indistinctement le sang des deux camps. Dutthagamani reste prostré, victorieux mais chargé d’une mélancolie éternelle. La foule entame un gémissement sourd : un chant de deuil pour un roi qui les a nourris et un autre qui les a unis dans la douleur. L’histoire vient de basculer.
Scène 5 : Le Miroir de la Conscience
- Ashoka (empereur indien, converti au bouddhisme, mort plusieurs siècles plus tôt)
- Dutthagamani (prince sinhala, futur roi de Lanka, déterminé à unifier l’île)

Nuit d’encre sur Anuradhapura. Près du tertre funéraire d’Ellara, Dutthagamani essuie son épée, seul. L’ombre d’Ashoka, l’empereur qui a troqué son empire pour un bol de moine, émerge de la brume.
DUTTHAGAMANI (redressant fièrement le buste) :
Regarde, Maître. J’ai libéré nos stupas. Le Dharma est enfin chez lui.
ASHOKA (d’une voix glaciale) :
À quoi bon ériger des montagnes de briques et de reliques si, dans tes actes, tu piétines la Voie ? Le Bouddha n’a pas laissé une doctrine pour conquérir des îles, mais pour conquérir ton propre ego. La paix n’est pas l’absence d’ennemis, c’est l’absence de haine. En brandissant le Dharma comme une lance, tu ne sers pas l’Éveillé, tu ne fais que polir ton armure avec son nom.
DUTTHAGAMANI (tourmenté) :
J’ai fait ce que je devais faire ! Lanka était menacée par un étranger… un imposteur sans certificat de naissance lankais ! Sa peau cuivrée trahit le Chola, il n’était pas des nôtres !
ASHOKA (riant d’un rire sans joie) :
Et toi, petit roi, où est ton certificat ? Tu es le descendant de Vijaya, un prince exilé du Nord de l’Inde, banni pour vandalisme ! Tu n’es pas plus « Lankais » que les Tamouls que tu méprises. Tu es juste un immigré qui a oublié le nom de son bateau.
DUTTHAGAMANI :
Mais j’ai apporté l’unité ! Sans moi, Lanka ne serait qu’un archipel de clans !
ASHOKA :
L’unité par le sang, Dutthagamani, c’est l’œuvre des hommes médiocres. C’est facile, il suffit d’avoir plus de lances que l’autre. Mais regarde cet homme sous cette terre. Ellara a régné quarante-quatre ans sans famine. Sans être bouddhiste, il a compris ce que le Bouddha enseigne : « la haine ne cesse jamais par la haine, mais par l’amour ». Ellara a régné par la justice, sans épée, en traitant chaque habitant comme son propre fils. Dis-moi, conquérant… entre celui qui remplit les greniers et celui qui creuse des tombes, qui est le vrai fils de cette terre ?
DUTTHAGAMANI (murmurant, l’épée lui échappant des mains) :
Il était juste… je le savais. La victoire est un goût de cendre.
L’Héritage :
Dans un sursaut de dignité, Dutthagamani fit construire un monument pour Ellara sur le lieu de sa chute. Il ordonna que désormais, quiconque, prince sur son éléphant ou marchand sur son cheval, passe devant ce tombeau, doit mettre pied à terre en signe de respect. C’était la reconnaissance ultime que la justice n’a pas de patrie et que le véritable Dharma ne se trouve pas dans la victoire, mais dans le respect du « Juste », même vaincu.
Scène Finale : L’Encre et la Mangue
- Murugan : Dieu hindou de la guerre, des arts et de la sagesse.
- Mahanama Thera : Moine historien, scribe du Mahavamsa.
- Kande Yaka : Esprit de la forêt, voix des Wanniyala-Aetto (peuple autochtone de Lanka).

Retour à la pénombre studieuse de la bibliothèque du monastère de Mahavihara. Les lampes à huile grésillent. Mahanama Thera, le dos voûté par six siècles de souvenirs qu’il n’a pas vécus, s’apprête à tracer les derniers caractères sur son rouleau de palme. Murugan est là, assis sur un coffre de manuscrits, faisant jongler un noyau de mangue.
MURUGAN :
C’est important d’avoir deux sons de cloches quand on écrit un texte historique, tu ne trouves pas ? Sinon, on finit par croire que le silence des vaincus est un consentement.
MAHANAMA (soupirant, posant sa plume avec une fatigue affectueuse) :
Me faire dicter un texte par le dieu de la guerre, c’est un comble pour un moine qui cherche la cessation des souffrances.
MURUGAN (riant, faisant apparaître une lyre étincelante d’un geste de la main) :
Dieu de la guerre ? Arrête un peu… Je suis le dieu de la victoire, pas de la propagande ! La guerre, c’est le gâchis dont on parlait tout à l’heure. La victoire, la vraie, c’est quand l’art et la sagesse survivent au massacre.
MAHANAMA (riant à son tour) :
Mais dis-moi …à la fin, c’est bien nous qui avons eu la victoire, non ?
MURUGAN (souriant) :
Je te l’accorde ! Une bonne raison pour que tu m’adores… (il lui fait un clin d’œil) …ou au moins, que tu me respectes assez pour ne pas raturer mes interventions.
MAHANAMA (hoche la tête, amusé) :
Respecter un dieu qui me vole mes mangues et remet en cause mes chroniques ? Peut-être.
MURUGAN (se levant, son ombre s’étirant sur les murs millénaires) :
Tu es le vainqueur, Mahanama. Tu as gagné le droit d’écrire le livre et de choisir les héros. Mais attention… un jour, des gens liront entre tes lignes. Ils chercheront les traces de ceux que tu as oubliés dans les marges : les justes sans patrie, les rois marchands et le peuple de la forêt qui ne voulait pas de tes frontières. Ce jour-là, ton livre deviendra une question plutôt qu’une réponse.
(Murugan disparaît brusquement dans un éclair silencieux. Mahanama reste seul. Il regarde la mangue laissée par le dieu sur son bureau. Il la prend, la croque avec un plaisir non dissimulé, puis sourit. D’une main assurée, il écrit la toute dernière ligne du Mahavamsa. Au loin, dans la nuit d’Anuradhapura, la cloche de justice sonne une dernière fois, un son clair qui semble vibrer pour tous, sans exception.)
RIDEAU
Coup de théâtre ! la scène n’est pas finie : Scène Finale 2
Soudain, derrière le rideau fermé, on entend un bruit sec : le craquement d’une branche morte, puis un sifflement de vent qui n’a rien à faire dans une bibliothèque. Le rideau se rouvre brusquement. Mahanama et Murugan reviennent sur scène, l’air surpris, cherchant la source du bruit.
MAHANAMA (sursautant, cherchant à rallumer sa lampe) :
Qui est là ? Un esprit des marges ?
(Dans un coin sombre de la bibliothèque, là où personne n’avait regardé, un homme est assis, accroupi sur un coffre. C’est l’esprit Kande Yaka. Il semble avoir toujours été là, invisible.)
KANDE YAKA :
Deux cloches ? Vous faites bien trop de bruit avec votre bronze. Pendant que vous comptez vos victoires, vous oubliez le silence de la forêt.
MAHANAMA (troublé) :
Tu es celui que mes chroniques appellent Yaksha…
KANDE YAKA :
Tu me traite de démon pour ne pas avoir à dire mon nom. Je suis Kande Yaka. Vos deux cloches ne sonnent que pour ceux qui ont des trônes. Mais qui écrit pour les Wanniyala-Aetto ? Nous étions ici avant ton premier alphabet, Mahanama, et avant que les navires de Murugan ne touchent le sable.
MURUGAN (saluant l’ombre avec un respect fraternel, presque gêné) :
Le vieux chasseur a raison. Nous sommes les invités, lui est l’hôte. Mais il ne demande pas de chapitres dans ton livre, Mahanama. Il demande simplement qu’on ne l’efface pas.
KANDE YAKA (s’approchant du parchemin, son ombre recouvrant l’encre fraîche) :
Écris ce que tu veux, moine. Bâtis tes stupas de briques. Mais sache que chaque fois que tu traceras une frontière, la racine d’un arbre la brisera en secret. Ton histoire est une cage de mots ; la nôtre est une respiration dans le vent.
MAHANAMA (la plume tremblante, regardant ses deux compagnons d’un soir) :
Me voilà donc avec un dieu excentrique qui veut la gloire, et un esprit du peuple autochtone qui veut l’oubli… Comment puis-je clore ce récit ?
MURUGAN :
En laissant de la place entre les lignes, Mahanama. Pour que le vent puisse encore y passer.
(Kande Yaka s’accroupit à nouveau et s’efface dans l’ombre du décor. Murugan fait un dernier signe de tête et disparaît. Mahanama, seul sous la lune, reprend sa plume et trace un dernier cercle vide en bas de sa page.)
NOIR COMPLET

texte et photos : © Frédéric Alix, 2026
Ce texte fait partie d’une série : La Légende de Lanka
- Acte 1 : Avant le Ramayana
- Acte 2 : L’arrivée des Tamouls et de Vijaya
- Acte 3 : Quand l’île des démons devient le sanctuaire du bouddhisme theravada
je prévois encore 3 actes supplémentaires à cette pièce qui se veut une vision décolonisée de l’histoire du Sri Lanka mais qui, ironie paradoxale, est écrite par un parfait étranger.
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