LES INVASIONS SUCCESSIVES
Le deuxième Acte de La Légende de Lanka se déroule sur la plage du bout de la péninsule de Talaimannar, au nord-ouest de l’île. C’est ici que successivement débarquent les Tamouls, suivis des Singhalais. Mais juste avant eux, selon l’épopée du Ramayana, c’est l’armée d’Hanuman qui a débarqué pour venir délivrer la Princesse Sita. Cette péninsule semble se prolonger sous les eaux du golfe du Mannar, reliant autrefois l’île de Lanka à la côte indienne près de Rameswaram, dans le Tamil Nadu.
ACTE 2 – SCÈNE 1 : L’AUTEUR À TALEE MANAR
Le début de cet acte se passe en février 2026.
Plage de la péninsule de Talaimannar fin d’après-midi. Le soleil est encore haut dans le ciel, la mer est d’un bleu léger. Des pêcheurs envoient s’échouer leurs bateaux à moteurs sur le sable, vidant des paniers de poissons argentés sous les yeux des mouettes, qui tournent en cercles, attendant leur festin. L’auteur de ce récit épique, appareil photo en bandoulière, prend des clichés. Il sourit aux pêcheurs, qui lui répondent par de la bonne humeur.

À quelques mètres, un ponton de bois vermoulu s’avance dans la mer. Une barrière rouillée en interdit l’accès, gardée par un garde endormi sous un abri. Personne d’autre en vue. Sur le ponton, une demi-douzaine de paons se pavanent, indifférents à l’interdiction.
L’auteur de ce récit s’assoit sur le sable, près de la barrière. Il tient dans ses mains un carnet de notes. Il parle à voix haute, seul.
AUTEUR
« Bon. Alors, le sable, il se souvient de quoi, au juste ? Des singes de Hanuman ? Peut-être. Ou alors c’est juste une légende pour expliquer pourquoi on voit, sur Google Maps, ces îlots sous-marins, que certains appellent le pont de Rama, qui semblent relier Lanka à l’Inde. » (Il pointe l’horizon.) « Parce que, soyons honnêtes, un pont construit par des singes, c’est un peu tiré par les cheveux, non ? »
(Il sort son carnet, feuillette les pages.)
« Reprenons! L’histoire du Lanka a commencé avec Ravana. Un roi, un savant, un type super intelligent… (enfin, selon certains), et hop, un jour, il commet l’erreur d’enlever une princesse indienne, et il se fait battre par un prince qui a une armée de singes. Et après on écrit le Ramayana dans lequel tous les habitants de Lanka sont des démons. C’est ça, le problème avec l’histoire : elle est écrite par les gagnants. Ceux qui savent tenir une plume… »
(Il regarde les paons qui se pavanent sur le ponton.)

ACTE 2 – SCÈNE 2 : LES PAONS RACONTENT L’HISTOIRE – L’ARRIVEE DES PREMIERS TAMOULS SUR LANKA
(Février 2026. Le même ponton pourri de Talaimannar. L’auteur grignote un fruit tout en observant les paons qui se pavanent.)
AUTEUR (sourire en coin regarde les paons)
« Bon. Vous allez enfin parler, ou je dois vous offrir des cacahuètes pour avoir droit à un spectacle ? »
LE PAON BLEU
« Cacahuètes ? Tu te crois au cirque de Pondichéry ? Ici, on est en pays tamoul, mon ami. On préfère les graines de lotus — celles que les premiers Tamouls ont apportées dans leurs poches il y a deux mille trois cents ans. » (Il compte sur ses pattes)
AUTEUR (riant, sortant son carnet)
« Ne me dit pas que vous étiez là ? »
LE PAON VERT ( enthousiaste)
« Bien sûr qu’on était là ! Nous sommes les montures de Murugan, dieu de la guerre, du savoir, et (regardant l’auteur d’un air sarcastique) des belles histoires mal racontées. »
AUTEUR (notant frénétiquement)
« Murugan… le fils de Shiva, né pour tuer un démon, mais qui préfère danser et écrire de la poésie ? »

UN PAON VERT (silencieux jusqu’ici, crache une plume aux pieds de l’auteur)
« Prends ça, tu ferais mieux de prendre des notes »
LE PAON BLEU (reprenant, solennel)
« Écoute. Les Tamouls, les premiers, sont arrivés ici pour trois raisons : Le commerce. Les ports de Talaimannar et Jaffna regorgeaient de perles, de conques, et de ce poivre noir que les Romains payaient en or. (Il baisse la voix.) Entre nous, c’était aussi pour fuir les famines du Tamil Nadu. Mais commerce, ça fait plus noble. »
AUTEUR
« Avec… Rome ?! Attends, vous voulez dire que les Tamouls ici, vendaient du poivre aux Romains ?! »
LE PAON BLEU (gonflant son jabot avec fierté, comme un marchand vantant sa marchandise)
« Oh, bien plus que ça, mon naïf ami ! Qu’est ce que tu crois que portait Cléopâtre pour séduire César ? Des perles de Mannar ! d’ici-même ! Le poivre noir, que les Romains appelaient « l’or des montagnes », poussait là-bas » (il pointe une aile vers les collines) « et transitait par nos ports avant d’atterrir dans les palais de Rome. »
AUTEUR
« Et les autres raisons ? »
LE PAON BLEU
Les rumeurs sur Ravana. (Il se dandine, excité.) « Ils avaient entendu dire qu’un roi shivaïte, un dévot de Shiva, comme eux, avait régné ici. Un type si savant qu’il avait écrit des traités de médecine. »
« Sauf que Ravana avait perdu contre Rama. Alors les Tamouls se sont dit : « Tiens, une île avec un passé glorieux, des ports riches, et des dieux qui aiment les poètes… Parfait pour recommencer ! » »
AUTEUR (regardant la mer, pensif)
« Et ils sont venus avec leur dieu Murugan ? »
(Les paons se redressent, fiers, leurs plumes irisées captant la lumière du soleil.)
LE PAON BLEU (voix solennelle)
« Ah, Murugan… Il n’est pas juste le dieu de la guerre. Il est le dieu de la victoire, oui, et aussi celui de la sagesse, de la beauté, et de l’amour. Le fils de Shiva et Parvati, né pour vaincre le démon … mais, qui préfère danser sur les collines de Lanka plutôt que de brandir sa lance. »
AUTEUR (souriant, ému, notant dans son carnet)
« Donc… vous, la monture de Murugan, vous êtes des historiens à plumes. »
LE PAON VERT (fier, sautillant)
« Et des gardiens de sa mémoire ! Quand les humains oublient, nous, on crie. Murugan est toujours là, dans les temples, dans les chants, dans les cœurs des Tamouls. Même après deux mille ans. Notre histoire tamoule est faite de victoires, et si tu ne me crois pas, demande à Pline l’Ancien ! Il a écrit que nos perles de Mannar ornaient les cous des impératrices romaines. Et les Grecs, dans leur Périple de la mer Érythrée, parlaient déjà de nos navires chargés d’épices. »
LE PAON BLEU (plus doux, presque mélancolique)
« Sans oublier le Silappatikaram, notre grande épopée où nos marchands de Kaveripattinam partaient vers Lanka avec des coffres pleins d’or. » (Il étale une aile, comme pour embrasser l’horizon.) « Alors, écris ça, toi. Pas comme une tragédie. Comme une danse sacrée. Une danse où Murugan guide les pas, où on trébuche parfois… mais où personne ne tombe. »
(Les paons s’éloignent en dansant, leurs cris se mêlant au bruit des vagues. Le ponton craque sous leurs pas, mais ne s’effondre pas. Pas encore.)


ACTE 2 – SCÈNE 3 : LES SINGALAIS DEBARQUENT A LEUR TOUR SUR LANKA : VIJAYA ET KUVENI
(543 av. J.-C., selon le futur Mahavamsa.)
(Vijaya, prince exilé du Nord de l’Inde, débarque avec ses hommes sur la plage de Tambapanni. Kuveni, reine des Yakshas le peuple natif de Lanka, l’attend, assise sur un rocher, les pieds dans l’eau. Elle porte une couronne de fleurs sauvages et des colliers de serpents, un sourire énigmatique aux lèvres.)

(Vijaya marche sur le sable, l’épée à la main. Il trébuche sur une racine. Kuveni rit doucement.)
KUVENI (moqueuse, depuis les rochers)
« Un prince qui trébuche sur ses propres pieds ? Voilà qui promet pour la grandeur de ton peuple… »
VIJAYA (se relevant, vexé, en sanskrit)
« Qui ose parler ainsi à Vijaya, futur souverain de cette île ? »
KUVENI (le regardant droit dans les yeux, un sourire énigmatique)
« Moi, Kuveni, reine de ce royaume bien avant que ton bateau ne vienne échouer sur mes côtes. Mon peuple est le premier à avoir foulé cette terre, à avoir vénéré ses forêts et ses sources. » (Elle marque une pause.) « Et je sais très bien qui tu es, Vijaya. Le prince banni, le fils qui a trahi son père pour un trône… et qui a fui quand son propre peuple a eu peur de lui. »
VIJAYA (recule d’un pas, méfiant, mais intrigué)
« Comment sais-tu tout cela… démone ? »
KUVENI (elle éclate de rire, un son cristallin et moqueur)
« Démone ? » (Elle rigole) « Non, prince. Juste une reine qui écoute le vent, les vagues… et les mensonges des hommes. » (Elle se lève, s’approche de lui, ses colliers de serpents tintant doucement.) « Mais toi, tu es loin d’être un saint. »
VIJAYA (serrant les poings, la voix tremblante d’indignation)
« Je ne suis pas un traître ! J’ai été injustement accusé ! Mon père était un tyran, et mes frères… » (Il s’interrompt, réalisant qu’il en a trop dit.)
KUVENI (s’approchant encore, un sourire moqueur aux lèvres)
« Ah, vraiment ? » (Elle tend la main, effleure la sienne. Ses doigts sont froids.) « Alors pourquoi tes mains tremblent-elles, Vijaya ? Pourquoi fuis-tu comme un voleur dans la nuit ? » (Elle rit, sans cruauté.) « Tu as tué ton père et tes frères pour le pouvoir. Et maintenant, tu débarques sur Lanka, une nouvelle terre à piller. » (Elle baisse la voix, presque complice.) « Mais ne t’inquiète pas. Je ne te jugerai pas. Les Yakshas savent que le monde est fait de sang… et de mensonges bien plus beaux que la vérité. »
(Elle se redresse, son regard semble deviner l’avenir.)
« D’ailleurs, un jour, tes descendants écriront un texte, le Mahavamsa. Ils y raconteront comment tu as civilisé cette île, comment tu as apporté la lumière à des sauvages. » (Elle ricane.) « Ils oublieront de mentionner que tu as commencé par trahir les tiens… et que tu finiras par trahir les miens. »
VIJAYA (regardant autour de lui, subjugué malgré lui par la beauté sauvage de l’île)
« Cette terre… » (Sa voix se radoucit, presque rêveuse.) « Elle est riche. Fertile. » (Il se tourne vers Kuveni, déterminé, comme s’il cherchait à se racheter.) « Unis-toi à moi. Ensemble, nous établirons un royaume qui durera des siècles. Un royaume… » (Il hésite, cherchant ses mots.) « …unique. »
KUVENI (le fixant longuement, puis un sourire énigmatique aux lèvres)
« Tu veux mon aide ? Mon peuple ? Ma terre ? » (Elle éclate de rire, à la fois joyeux et triste.) « Très bien. Mais sache une chose, Vijaya : je suis la reine de cette île. Et si tu me trahis, les esprits de Lanka te maudiront jusqu’à la fin des temps. »
VIJAYA (s’inclinant, soulagé)
« Je ne te trahirai pas. »
KUVENI (lui tendant la main)
« Alors jurons-le devant les dieux. »
(Les hommes de Vijaya, au loin, commencent à monter le campement sur la plage.)

ACTE 2 – SCÈNE 4 : ÉPILOGUE
(Quelques mois plus tard. Vijaya a établi son royaume. Kuveni, enceinte, observe la mer depuis une falaise. Un messager arrive, essoufflé.)
MESAGER (s’inclinant)
« Mon roi… une princesse du sud de l’Inde est arrivée. Elle apporte une dot en or et des alliances puissantes. »
(Kuveni, sans un mot, tourne les talons et s’éloigne. Elle sait déjà ce qui va suivre. On entend son rire sarcastique porté par le vent.)
VOIX OFF DE KUVENI (calme, ironique, comme un écho)
« Vijaya épousa la princesse tamoule. Moi, Kuveni, abandonnée, j’ai maudit sa lignée. Et ainsi naquit la dynastie singhalaise… de l’union du Prince Vijaya du royaume de Sinhapura, dans le Nord-Ouest de l’Inde et de sa Princesse Tamouls du Sud. Mais ils ne doivent pas oublier les enfants que ce prince a eu avec moi, une démone à en croire le Ramayana. »
(Un cri de paon résonne soudain. Le Paon Bleu, celui de la scène 2, apparaît sur un rocher, ses plumes irisées scintillant sous la lune.)
LE PAON BLEU (sarcastique)
« Leurs chroniques, comme ce Mahavamsa qu’ils écriront plus tard, diront que nous sommes les envahisseurs. » (Il gonfle son jabot.) « Les nôtres, comme le Silappatikaram, racontent qu’eux sont les usurpateurs. »
KUVENI
« Et pendant deux mille ans, on se battra pour savoir qui était là le premier… chacun a sa propre version de l’histoire… le sable, lui, se souvient de nous tout mais ne dira rien. »
(Le Paon Bleu hoche la tête, satisfait, puis s’envole en criant. Le vent emporte les dernières paroles. La mer, indifférente, continue de clapoter. Le sable, lui, garde son silence.)

Texte et Photos © Frédéric Alix, 2026
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