Salaween.blog

A travel journal through culture and history. – blogging since 2014

La Légende de Lanka (Acte 2)

LES INVASIONS SUCCESSIVES

Le deuxième Acte de La Légende de Lanka se déroule sur la plage du bout de la péninsule de Talaimannar, au nord-ouest de l’île.

C’est ici que l’armée d’Hanuman a débarqué pour venir délivrer la Princesse Sita.

Cette péninsule semble se prolonger sous les eaux du golfe du Mannar, reliant autrefois l’île de Lanka à la côte indienne près de Rameswaram, dans le Tamil Nadu.

ACTE 2 – SCÈNE 1 : L’AUTEUR À TALAIMANNAR

Le début de cet acte se passe en février 2026.

Plage de la péninsule de Talaimannar fin d’après-midi. Le soleil est encore haut dans le ciel, la mer est d’un bleu léger. Des pêcheurs envoient s’échouer leurs bateaux à moteurs sur le sable, vidant des paniers de poissons argentés sous les yeux des mouettes, qui tournent en cercles, attendant leur festin. L’auteur de ce récit épique, appareil photo en bandoulière, prend des clichés. Il sourit aux pêcheurs, qui lui répondent par de la bonne humeur.

Thalai mannar, 02/02/2026

À quelques mètres, un ponton de bois vermoulu s’avance dans la mer. Une barrière rouillée en interdit l’accès, gardée par un garde endormi sous un abri. Personne d’autre en vue. Sur le ponton, une demi-douzaine de paons se pavanent, indifférents à l’interdiction.

L’auteur de ce récit s’assoit sur le sable, près de la barrière. Il tient dans ses mains un carnet de notes. Il parle à voix haute, seul. Il est venu ici pour essayer de dénouer les récits officiels rigides qui ont divisé l’histoire des peuples qui sont arrivés sur ce sable.

AUTEUR 
« Bon. Alors, le sable, il se souvient de quoi, au juste ? Des singes de Hanuman ? Peut-être. En tout cas, sur Google Maps, cette traînée d’îlots sous-marins s’appelle soit le « Pont de Rama », soit le « Pont d’Adam ». Même les satellites n’arrivent pas à mettre tout le monde d’accord. Parce que, soyons honnêtes, un pont reliant l’Inde à Lanka, construit par une armée de singes au VIIe siècle avant notre ère, niveau logistique, c’est un peu tiré par les cheveux, non ? »

(Il sort son carnet, feuillette les pages.)

« Reprenons! L’histoire du Lanka a commencé avec Ravana. Un roi, un savant, un type super intelligent… (enfin, selon certains), et hop, un jour, il commet l’erreur d’enlever une princesse indienne, et il se fait battre par un prince qui a une armée de singes. Et après on écrit le Ramayana dans lequel Ravana devient un démon à dix têtes et les habitants de Lanka deviennent des démons. C’est ça, le problème avec l’histoire : elle est écrite par les gagnants. Ceux qui savent tenir une plume… Et le sable n’aime pas les traitement de texte. »

(Il regarde les paons qui se pavanent sur le ponton.)

Thalai mannar, 02/02/2026

ACTE 2 – SCÈNE 2 : LES PAONS RACONTENT L’HISTOIRE – L’ARRIVEE DES PREMIERS TAMOULS SUR LANKA

(Février 2026. Le même ponton pourri de Talaimannar. L’auteur grignote un fruit tout en observant les paons qui se pavanent.)

AUTEUR (sourire en coin regarde les paons)
« Bon. Vous allez enfin parler, ou je dois vous offrir des cacahuètes pour avoir droit à un spectacle ? »

LE PAON BLEU
« Cacahuètes ? Tu te crois au cirque de Pondichéry ? Ici, on est en pays tamoul, mon ami. On préfère les graines de lotus — celles que les premiers Tamouls ont apportées dans leurs poches il y a deux mille trois cents ans. » (Il compte sur ses pattes)

AUTEUR (riant, sortant son carnet)
« Ne me dit pas que vous étiez là ? »

LE PAON VERT ( enthousiaste)
« Bien sûr qu’on était là ! Nous sommes les montures de Murugan, dieu de la guerre, du savoir, et (regardant l’auteur d’un air sarcastique) des belles histoires mal racontées. »

AUTEUR (notant frénétiquement)
« Murugan… le fils de Shiva, né pour tuer un démon, mais qui préfère danser et écrire de la poésie ? »

UN PAON VERT (silencieux jusqu’ici, crache une plume aux pieds de l’auteur)
« Prends ça, tu ferais mieux de prendre des notes »

LE PAON BLEU (reprenant, solennel)
« Écoute. Les Tamouls, les premiers, sont arrivés ici pour trois raisons : Le commerce. Les ports de Talaimannar et Jaffna regorgeaient de perles, de conques, et de ce poivre noir que les Romains payaient en or. (Il baisse la voix.) Entre nous, c’était aussi pour fuir les famines du Tamil Nadu. Mais commerce, ça fait plus noble. »

AUTEUR  
« Avec… Rome ?! Attends, vous voulez dire que les Tamouls ici, vendaient du poivre aux Romains ?! »

LE PAON BLEU (avec fierté, comme un marchand vantant sa marchandise)
« Oh, bien plus que ça, mon naïf ami ! Qu’est ce que tu crois que portait Cléopâtre pour séduire César ? Des perles de Mannar ! d’ici-même ! Le poivre noir, que les Romains appelaient « l’or des montagnes », poussait là-bas » (il pointe une aile vers les collines) « et transitait par nos ports avant d’atterrir dans les palais de Rome. »

AUTEUR  
« Et les autres raisons ? »

LE PAON BLEU (comme confiant un secret)
Les rumeurs sur Ravana(Il se dandine, excité.) « Ils avaient entendu dire qu’un roi shivaïte, un dévot de Shiva, comme eux, avait régné ici. Un type si savant qu’il avait écrit des traités de médecine.
Sauf que Ravana avait perdu contre Rama. Alors les Tamouls se sont dit : « Tiens, une île avec des ports riches, une culture immense, et des dieux qui aiment la poésie… Parfait pour faire affaire ! » »

AUTEUR (regardant la mer, pensif)
« Et ils sont venus avec leur dieu Murugan ? »

(Les paons se redressent, fiers, leurs plumes irisées)

LE PAON BLEU (voix solennelle)
« Ah, Murugan… oui ! le fils de Shiva et Parvati, né pour vaincre le démon … mais, qui préfère danser sur les collines de Lanka plutôt que de brandir sa lance. Il n’est pas juste le dieu de la guerre. Il est le dieu de la victoire, oui, et aussi celui de la sagesse, de la beauté, et de l’amour. Il voulait absolument rencontrer le peuple de Ravana. »

AUTEUR (souriant, ému, notant dans son carnet)
« Donc… vous, la monture de Murugan, vous êtes des historiens à plumes. »

LE PAON VERT (fier, sautillant)
« Et avec mention très bien ! Quand les humains s’enferment dans leurs manuels scolaires rigides, nous, on crie. Notre histoire tamoule ici n’est pas une invasion, c’est une sédimentation. Demande à Pline l’Ancien ! Il a écrit que nos perles de Mannar ornaient les cous des impératrices romaines. Et les Grecs, dans leur Périple de la mer Érythrée, parlaient déjà de nos navires chargés d’épices. Pendant que les rois faisaient de la politique, nous, on gérait l’économie mondiale depuis la plage ! »

LE PAON BLEU (plus doux, presque mélancolique)
« Sans oublier le Silappatikaram, notre grande épopée où nos marchands de Kaveripattinam partaient vers Lanka avec des coffres pleins d’or. » (Il étale une aile, comme pour embrasser l’horizon.) « Alors, écris ça, toi. Pas comme une tragédie. Comme une danse sacrée. Une danse où Murugan guide les pas, où on trébuche parfois… mais où personne ne tombe. »

(Les paons s’éloignent en dansant, leurs cris se mêlant au bruit des vagues. Le ponton craque sous leurs pas, mais ne s’effondre pas. Pas encore.)

Colombo, 21/01/2026
Jaffna, 31/01/2026
Le dieu Murugan sur son paon. (Musée de Jaffna)
Thalai mannar, 02/02/2026

ACTE 2 – SCÈNE 3 : LES SINGALAIS DEBARQUENT A LEUR TOUR SUR LANKA : VIJAYA ET KUVENI

(543 av. J.-C., selon le futur Mahavamsa.)

(Vijaya, prince exilé du Nord de l’Inde, débarque avec ses hommes sur la plage de Tambapanni. Kuveni, reine des Yakshas le peuple natif de Lanka, l’attend, assise sur un rocher, les pieds dans l’eau. Elle porte une couronne de fleurs sauvages et des colliers de serpents, un sourire énigmatique aux lèvres.)

Thalai mannar, 02/02/2026

(Vijaya marche sur le sable, l’épée à la main. Il trébuche sur une racine. Kuveni rit doucement.)

KUVENI (moqueuse, depuis les rochers)
« Un prince qui trébuche sur une racine ? Voilà qui promet pour la grandeur de ta dynastie… »

VIJAYA (se relevant, vexé)
« Qui ose parler ainsi à Vijaya, futur souverain de cette île ? »

KUVENI (le regardant droit dans les yeux, un sourire énigmatique)
« Moi, Kuveni. Reine de ce royaume bien avant que ton bateau ne vienne échouer sur mes côtes. Mon peuple est le premier à avoir foulé cette terre, à avoir vénéré ses forêts et ses sources. » (Elle marque une pause.) « Et je sais très bien qui tu es, Vijaya. Le prince banni, que son père a foutu dehors parce qu’il faisait trop de vagues… »

VIJAYA (recule d’un pas, méfiant, mais intrigué)
« Comment sais-tu tout cela… Etes-vous des sorciers ? Les textes de mon pays vous appellent des démons. »

KUVENI (elle éclate de rire, un son cristallin et moqueur)
« Démone ? C’est le mot que les princes utilisent toujours quand ils croisent des gens qui ne vivent pas comme eux. » (Elle rigole) « Non, prince. Juste une reine qui écoute le vent, les vagues… et les mensonges des hommes. » (Elle se lève, s’approche de lui, ses colliers de serpents tintant doucement.) « Et toi, tu es loin d’être un saint !»

VIJAYA (serrant les poings, la voix tremblante d’indignation)
« Je ne suis pas un traître ! J’ai été injustement accusé ! Mon père était un tyran, et mes frères… » (Il s’interrompt, réalisant qu’il en a trop dit.)

KUVENI (s’approchant encore, un sourire moqueur aux lèvres)
« Ah, vraiment ? » (Elle tend la main, effleure la sienne. Ses doigts sont froids. Elle rit, sans cruauté.) « Tu as tué ton père et tes frères pour le pouvoir. Et maintenant, tu débarques sur Lanka, une nouvelle terre à piller. » (Elle baisse la voix, presque complice.) « Mais ne t’inquiète pas. Je ne te jugerai pas. Les Yakshas savent que le monde est fait de sang… et que personne n’est jamais totalement ni innocent ni coupable. »

(Elle se redresse, son regard est perçant et amical)

« Bienvenue à Lanka. Mais ne te prends pas pour un grand civilisateur. Le monde n’a pas attendu ton débarquement. Les Chroniques que tes descendants écriront essaieront de faire de toi un saint et de moi une sorcière pour que l’histoire soit bien « propre ». Mais la vérité est plus belle : nous allons devoir apprendre à partager cette terre. »

VIJAYA (regardant autour de lui, subjugué malgré lui par la beauté sauvage de l’île)
« Cette terre… » (Sa voix se radoucit, presque rêveuse.) « Elle est riche. Fertile. » (Il se tourne vers Kuveni, déterminé, comme s’il cherchait à se racheter.) « Unis-toi à moi. Ensemble, nous établirons un royaume qui durera des siècles. Un royaume… » (Il hésite, cherchant ses mots.) « …unique. »

KUVENI (le fixant longuement, puis un sourire énigmatique aux lèvres)
« Tu veux mon aide ? Mon peuple ? Ma terre ? » (Elle éclate de rire, à la fois joyeux et triste.) « Très bien. Mais sache une chose, Vijaya : je suis la reine de cette île. Et si tu me trahis, les esprits de Lanka te maudiront jusqu’à la fin des temps. »

VIJAYA (s’inclinant, soulagé)
« Je ne te trahirai pas. »

KUVENI (lui tendant la main)
« Alors jurons-le devant les dieux. »

(Les hommes de Vijaya, au loin, commencent à monter le campement sur la plage.)

Thalai mannar, 02/02/2026

ACTE 2 – SCÈNE 4 : ÉPILOGUE

(Quelques mois plus tard. Vijaya a établi son royaume. Kuveni, enceinte, observe la mer depuis une falaise. Un messager arrive, essoufflé.)

MESAGER (s’inclinant)
« Mon roi… une princesse du sud de l’Inde est arrivée. Elle apporte une dot en or et des alliances puissantes. »

(Kuveni, sans un mot, tourne les talons et s’éloigne. Elle sait déjà ce qui va suivre. On entend son rire sarcastique porté par le vent.)

VOIX OFF DE KUVENI (calme, ironique)
« Vijaya finit par épouser la princesse tamoule de Madurai pour des raisons d’État. Les rois préfèrent souvent les contrats aux serments. Et c’est de là qu’est née la lignée singhalaise : de l’union d’un prince du Nord de l’Inde et d’une reine du Sud. Un sang mêlé, dès la première heure. Mais les Chroniques officielles ont préféré oublier mes enfants, pour ne pas gâcher la pureté du récit… »

(Un cri de paon résonne. Le Paon Bleu apparaît.)

LE PAON BLEU (sarcastique, lissant ses plumes)
« Leurs chroniques officielles, comme le Mahavamsa, diront plus tard que nous, les Tamouls, sommes arrivés en retard, comme des envahisseurs. »

KUVENI (apparaissant près de lui)
« Et les récits tamouls, comme le Silappatikaram, diront que les Singhalais sont des usurpateurs. Et voilà comment, pendant deux mille ans, les humains se battront pour savoir qui a posé le pied sur le sable en premier. »

LE PAON BLEU
« Tout ça parce que ces deux peuples refusent de voir que leurs langues se répondent, que leurs sangs se sont mélangés et que le dieu Murugan danse dans les temples des uns comme des autres. »

KUVENI (souriant au public)
« Heureusement, le sable, lui, se souvient de l’histoire entière. Il mélange les traces de pas des rois, des marchands, des singes et des paons… et il efface les frontières à chaque marée. »

(Le Paon Bleu hoche la tête, satisfait, puis s’envole en criant. La mer continue de clapoter dans un calme absolu.)

Thalai mannar, 02/02/2026

Texte et Photos © Frédéric Alix, 2026

Posted in

2 réponses à « La Légende de Lanka (Acte 2) »

  1. Avatar de Légende de Lanka (Acte III) – Salaween.blog

    […] Acte II – premières migrations (je ne suis pas entièrement satisfait de ce texte, je vais probablement le retravailler) […]

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.