
LA LÉGENDE DE LANKA
Le Moine, depuis sa grotte :
« Le temps a passé. Je sais que c’est une façon paresseuse de dire les choses, mais c’est la plus honnête. Le temps passe, les rois se succèdent, la capitale Anuradhapura respire, le texte sacré Tripitaka dort à Matale dans ses feuilles de palmier en attendant qu’on en ait besoin, ce qui ne tarde jamais.
Des rois justes, des rois moins justes. Des guerres courtes, des paix longues. La roue tourne, comme le Dhamma l’a prévu, avec cette ponctualité légèrement monotone qui est sa marque.
Et puis un jour un roi a emmuré son père.
Pas métaphoriquement, vraiment emmuré, dans une vraie paroi, avec de vraies pierres. Le père s’appelait Dhatusena. Il avait fait de grandes choses pour Anuradhapura : des réservoirs, des canaux, de l’eau pour les gens qui n’en avaient pas. Il avait aussi, comme beaucoup de pères, dit des mots qu’on ne pardonne pas facilement.
Le fils s’appelait Kashyapa.
Voilà. C’est là que nous en sommes. »
Acte V — Sigiriya – Comment on construit une identité

Il y a une grotte sous le rocher. Elle était là avant le rocher, ou du moins avant que le rocher ait un nom. Dans cette grotte vit quelqu’un, appelons-le le Moine, faute de mieux, bien qu’il soit difficile de dire depuis combien de temps il est là, et si « depuis » est même le bon mot pour quelqu’un qui n’a pas tout à fait de rapport avec le temps. Il a vu passer des rois. Il en verra d’autres. Pour l’instant, il regarde.
Le Moine pose son bol à côté de lui et dit :
« Je vais vous raconter comment un peuple s’est construit son identité. C’est en regardant d’où l’on vient, en quoi on croit, et à quoi on aspire que l’on définit qui on est. »
Pause.
« Cela prend du temps. Cela prend plusieurs siècles, plusieurs rois, plusieurs traversées de l’océan. Cela prend des mains qui taillent la pierre et des femmes qui cachent des reliques dans leurs cheveux. Cela prend aussi, parfois, un crime. Les identités ne naissent pas proprement. Elles naissent comme tout le reste. »

Prologue — en 313 de notre ère
Ce qui arrive par la mer
Quelque part sur l’eau, entre Kalinga (Inde du Sud-Est) et l’île de Lanka. Nuit. Une embarcation.
Hemamala est assise à la proue. Elle ne dort pas. Elle ne peut pas dormir ; pas avec ça dans les cheveux.
Son époux Danta s’approche.
Danta (voix basse) : Tu devrais te reposer.
Hemamala : Je me reposerai quand elle sera en sûreté.
Silence. Le bateau craque. L’eau est noire.
Danta : Tu as peur qu’elle tombe ?
Hemamala : J’ai peur de bouger trop brusquement et de ne plus sentir son poids. C’est un poids très petit pour ce que ça représente.
Un des marins tamouls passe près d’eux sans les regarder. Il sait ce qu’ils transportent. Il préfère ne pas y penser — pas par irrévérence, par prudence. Certaines choses sont plus légères à porter quand on n’y pense pas trop.
Danta (après un moment) : Ton père ne nous pardonnera pas.
Hemamala : Mon père a passé vingt ans à construire un trésor autour de cette dent du Bouddha. Il a oublié que les trésors enfermés meurent enfermés.
Danta : C’est une façon sévère de parler de ton père.
Hemamala : C’est une façon précise.
Elle regarde l’horizon. Lanka est encore loin, une absence dans le noir.
Danta : Et si là-bas aussi les choses changent ?
Hemamala : Elles changeront. Les choses changent toujours. Mais Lanka est différente. Tu ne vois pas ce qui se passe en Inde, Danta, ou tu ne veux pas le voir. Les monastères se vident. Pas brutalement, pas avec des épées, c’est plus lent que ça, plus difficile à montrer du doigt.
Danta : C’est vrai que les dons aux monastères bouddhistes se tarissent.
Hemamala : Les brahmanes ont repris leur place dans les cours, les rois cherchent leur légitimité ailleurs.
Danta : Tu parles de l’héritage royal de l’empereur Ashoka ?
Hemamala : Oui, ce que le grand empereur Ashoka avait bâti en Inde, un pouvoir guidé par la justice du Dharma, les rois d’aujourd’hui veulent l’oublier : ils veulent être des dieux, plus des serviteurs de la vérité. Si l’Inde abandonne l’héritage d’Ashoka, Lanka doit le recueillir.
Danta : Donc, on met le talisman en sûreté.
Hemamala : Mais non, la Dent n’est pas un talisman, Danta. C’est le coeur de l’Empire spirituel du Bouddha. Celui qui a la Dent est légitime parce qu’il va respecter les paroles prononcées par la bouche du Bouddha.
Elle touche ses cheveux — légèrement, du bout des doigts.
Hemamala : À Lanka ils ont écrit le Tripitaka sur des feuilles de palmier parce qu’ils avaient compris avant tout le monde que la mémoire humaine n’est pas suffisamment fiable pour ce qu’elle a à porter. Lanka va devenir le dernier sanctuaire du Theravada, Danta. Pas parce que Lanka est parfaite, Lanka n’est pas parfaite, ses rois se font la guerre comme partout ailleurs. Mais parce que le Dhamma y a pris racine différemment, plus profondément, peut-être même naïvement, et que quand tout le reste aura bougé, Lanka tiendra. Alors la relique, cette dent du Bouddha va à Lanka.
Silence.
Danta (doucement) : Tu en es certaine ?
Hemamala : Non. Mais avec l’incertitude on n’agit pas, on se laisse faire et on meurt.
Le bateau continue. L’eau est noire et silencieuse.

Le Moine, depuis sa grotte :
« Son époux s’appelait Danta. Ce qui, vous l’aurez remarqué, veut dire « la dent » en sanskrit. Je ne sais pas si c’est le destin qui a le sens de l’humour ou simplement le sanskrit, mais voilà : la dent a traversé l’océan portée par une femme courageuse accompagnée d’un homme qui s’appelait la Dent. Le Dhamma fonctionne parfois comme ça.
Hemamala avait raison sur tout. Les monastères bouddhistes indiens ont continué à se vider, lentement, inexorablement, comme une marée qui se retire sans qu’on sache exactement quand elle a commencé à partir. Les brahmanes hindous ont repris leur place, les rois ont changé de dévotion. Si l’Inde oublie, Lanka devra tenir.
Elle avait vu juste depuis un bateau de nuit avec la relique dans les cheveux. C’est souvent comme ça que l’histoire se décide, pas dans les palais, mais dans les endroits inconfortables où quelqu’un a froid et ne dort pas et réfléchit quand même.
Nous sommes maintenant en 477. Il s’est passé cent soixante-cinq ans. Des rois ont régné, la Dent repose à Anuradhapura, le Tripitaka dort à Matale. Lanka est déjà le sanctuaire. Il manque encore quelque chose pour l’identité de ce peuple : un visage, un nom, un lion ! »

Scène 1 — Le chantier
Au pied du rocher. Bruit, poussière, cordes, pierres. Des dizaines d’hommes. Un ARCHITECTE regarde en l’air. Un OUVRIER tamoul regarde ses mains. Un MOINE JEUNE (différent du narrateur, lui il a un âge, il a de l’indignation) regarde tout le monde avec désapprobation.
L’Architecte (grandiloquent) : Nous construisons un lion.
L’Ouvrier (sans lever les yeux) : Nous construisons une forteresse.
Le Moine Jeune : Vous profanez une montagne.
Silence gêné. Tout le monde regarde ailleurs.
Une Voix au fond (l’Artiste, on ne le voit pas encore) : Nous construisons un rêve. C’est plus dangereux que tout le reste.
L’Architecte se retourne, agacé.
L’Architecte : Qui a dit ça ?
Personne ne répond. L’Ouvrier sourit légèrement, repart travailler.
Un enfant, fils d’un ouvrier, il n’a rien à faire là mais il est là quand même, tire la manche de l’Ouvrier.
L’Enfant : Pourquoi un lion ? Il n’y a pas de lions ici.
L’Ouvrier (après un moment) : Justement.
L’enfant attend une explication qui ne vient pas.

Le Moine, depuis sa grotte :
« Singha-riha. La demeure du lion. C’est le nom qu’ils lui donnent. Avant, comme je disais, ça n’avait pas de nom. Les noms sont des choses sérieuses, une fois qu’on en donne un, on ne peut plus faire semblant que la chose est innocente. Plus tard on simplifiera et on dira Sigiriya.
Le lion n’est pas éternel. Il est fabriqué, sculpté, raconté. Vijaya, l’ancêtre fondateur, était fils d’un lion, c’est ce que dit le Mahavamsa, et la Chronique officielle dit beaucoup de choses avec beaucoup d’assurance. Le Bouddha lui-même était appelé Shakyasimha, le lion des Shakya. Deux lions, donc, superposés dans la mémoire collective, qui finissent par n’en faire qu’un seul.
C’est de ce fauve mythique, de ce Singha, que ce peuple au sang mêlé tirera son nom : les Singhalais. Les fils du lion. Singha, le lion, et Hela, la terre d’origine.
On empile les symboles jusqu’à ce qu’ils aient l’air d’avoir toujours été là. Et on oublie même d’où ils viennent. »
Scène 2 — La montée de Xuanzhi
Le Moine, depuis sa grotte :
« Un visiteur est arrivé. Il vient de très loin, d’un pays où le Bouddha est connu, mais où ses textes sont encore pleins de lacunes et de contradictions. Il s’appelle Xuanzhi, moine-pèlerin, infatigable. On raconte que les dieux eux-mêmes veillent sur les fous assez hardis pour prendre la route de l’ouest. Lui l’a prise. Il a traversé les steppes glacées de l’Asie centrale, les passes étouffantes de l’Himalaya, bravant les dangers, pour trouver des textes, la vérité du Dhamma dans sa forme la plus pure. On lui a parlé d’un roi qui avait bâti son rêve sur un rocher. Il est venu voir. »
Xuanzhi au pied du rocher. Il lève les yeux. Longtemps.

Puis il sort son carnet et écrit :
Xuanzhi (lisant ce qu’il écrit, lentement) : « Le rocher s’élève seul dans la plaine comme une pensée au milieu du silence. À mi-hauteur, sur un replat, deux pattes de lion taillées dans la roche, si grandes qu’on pourrait s’y abriter. Elles semblent soutenir le rocher, mais le lion lui-même a disparu, ou n’est pas encore fini, difficile à dire. On entre dans le palais au sommet par la gueule du rocher. »
Il referme le carnet. Commence à monter.
La montée est longue. Xuanzhi s’arrête, le souffle court. Ses doigts effleurent la roche, brûlée par le soleil. En bas, le vide tourne. Il ferme les yeux, puis les rouvre. Il continue.
Et soudain, il est là : à mi-hauteur du rocher, dans ce passage de cent mètres où l’air lui-même semble vibrer. Un monde à part, suspendu entre ciel et terre, encadré entre falaise peinte et un mur-miroir.
À sa droite, la paroi s’anime : des centaines de femmes peintes, peut-être cinq cents, peut-être un millier. Leurs visages se multiplient dans son regard ébloui. Leurs mains offrent des fleurs, des bijoux, des sourires. Leurs yeux, tantôt fuyants, tantôt fixes, le transpercent. Ce sont des créatures de légende, peintes, et pourtant bien vivantes.
À sa gauche, le Mur-Miroir : une surface de plâtre poli, lisse comme de l’eau, longue d’une centaine de mètres. Une prouesse que seuls les fous auraient pu concevoir.
Xuanzhi s’immobilise. Les reflets frémissent. Le vent, la lumière, font bouger les images. Les femmes peintes semblent respirer. Leurs mains se tendent vers lui. Une fleur, dans le miroir, a changé de place.
Il griffonne, pour son carnet :
« Entre la peinture et son reflet, quelque chose vit. Je ne sais pas si c’est de l’art ou de la magie, ou si la distinction a un sens ici. Dans mon pays, on dirait que c’est un songe. Mais le rocher sous mes pieds est très réel. Et les femmes me regardent. »
Il s’approche du Mur-Miroir. En cherchant son reflet, son regard accroche des centaines de fines lignes incisées dans le plâtre brillant. Ce sont des vers, des confidences gravées par ceux qui sont passés là avant lui. Il déchiffre lentement l’un des poèmes inscrits en cinghalais ancien :
Xuanzhi (lisant à haute voix une inscription sur le mur) :
« La dame aux bandeaux d’or, qui s’appuie sur la falaise, me regarde mais ne me parle pas. Elle retient son souffle, immobile, et me laisse mourir d’amour pour elle. »
Xuanzhi sourit devant cette audace, émerveillé par cette liberté suspendue à la roche. À son tour, il sort son stylet. Il cherche une place vide au milieu de cette rumeur de pierre et grave, en caractères chinois, sa propre trace :
Xuanzhi (gravant ses mots) :
« Le pinceau s’est tu, le roi s’est couché, mais sur ce miroir, la main du peuple continue d’écrire le chant de Lanka. »

Le Moine, depuis sa grotte :
« Pourquoi Kashyapa a-t-il exigé ce tunnel fantastique ? Pourquoi enfermer le visiteur entre la fresque et le miroir, suspendu au-dessus du vide ?
Le roi cherchait peut-être à éblouir, mais le pèlerin, lui, a vu la vérité de ce couloir : le pouvoir a bâti le mur, mais c’est le peuple qui en a fait son livre.
Kashyapa avait demandé à l’architecte : « Fais quelque chose qui ne ressemble à rien d’autre. » L’architecte avait réussi. Dommage que le roi ne soit jamais vraiment descendu pour comprendre ce qu’il avait libéré. »

Scène 3 — Le roi en haut
Kashyapa est au sommet. Il regarde Lanka en dessous. C’est vertigineux et c’est le but.
Il ne parle pas tout de suite. Quand il parle, c’est lentement, comme quelqu’un qui choisit chaque mot parce qu’il ne fait plus confiance aux mots.
Kashyapa : Si je monte assez haut, peut-être que l’histoire aura le vertige et ne me verra pas.
Pause.
Kashyapa : La Dent est à Anuradhapura. Tout le monde me dit que je devrais aller la voir. La toucher. Organiser une procession. Montrer que je suis le roi légitime, que la relique me reconnaît, que le Dhamma est de mon côté.
Il s’arrête. Regarde ses mains.
Kashyapa : Je ne peux pas. Pas parce que j’ai peur qu’elle me reconnaisse trop bien. La dent a été dans la bouche du Bouddha, dans cette bouche qui a dit que rien n’est caché, que le karma voit dans l’obscurité mieux que la lumière. On ne peut pas mentir à une dent pareille. Cette dent n’a pas d’yeux et elle voit tout. Cette dent n’a pas d’oreilles et elle entend tout. Je pourrais organiser une procession, porter des fleurs, réciter les sutras, elle saurait quand même. Elle saurait exactement ce que j’ai fait à mon père, avec ce mur, dans ce silence.
Pause très longue.
Kashyapa : Alors je construis. C’est tout ce que je sais faire à la place.
Il regarde le lion en train de prendre forme en bas, sur la façade du rocher. Les ouvriers sont minuscules depuis ici.
Kashyapa (presque pour lui-même) : Ce lion ne m’appartiendra pas longtemps. Je le sais. Mon frère va revenir, il va me punir. Mais le lion restera. Et peut-être que ceux qui viendront après ne verront que le lion, et non pas l’homme qui l’a fait tailler.
Pause.
Kashyapa : Au fond, c’est tout ce que je demande.
Le Moine, depuis sa grotte :
« C’est le moment le plus lucide de son règne. C’est aussi le moment où il est le plus seul. Les rois solitaires construisent de grandes choses, c’est une règle à peu près universelle, et pas vraiment un compliment.
Il avait raison sur une chose : le lion a duré. Lui non. »
Scène 4 — Les ouvriers
L’Artiste peint sur la paroi du rocher. Ce sont des femmes : des apsara, des déesses, des femmes tout court, difficile à dire, peut-être c’est voulu.
Le Moine Jeune passe. S’arrête.
Le Moine Jeune : Ce sont des déesses ?
L’Artiste (sans s’arrêter de peindre) : Si vous voulez.
Le Moine Jeune : Ou les femmes du roi ?
L’Artiste : Si vous voulez.
Le Moine Jeune (légèrement exaspéré) : Mais alors quoi au juste ?
L’Artiste pose son pinceau. Regarde sa peinture.
L’Artiste : Des femmes qu’on regarde sans leur demander leur avis. Comme d’habitude. Mais là au moins, elles durent.
Le Moine Jeune ne sait pas quoi répondre. Il repart.
Fin de journée. Deux ouvriers discutent.
L’Ouvrier Singhalais : Tu restes après la construction ?
L’Ouvrier Tamoul : Je ne sais pas. Peut-être. Vos rois changent. Nous, on construit leurs murs. On force l’eau de la plaine à grimper jusqu’au sommet de la roche à travers des tuyaux de terre cuite. On fait jaillir des fontaines symétriques dans les jardins de plaisir sans que le roi comprenne comment la pression fonctionne.
L’Ouvrier Singhalais (en souriant) : Il croit que c’est sa présence qui fait monter l’eau. (il rit) Il ne voit pas les réservoirs secrets qu’on a creusés dans la roche pour capter la mousson.
C’est dit comme un fait, avec la fierté de celui qui sait que son travail durera plus longtemps que la raison pour laquelle on le lui a demandé.
Le Moine, depuis sa grotte :
« Kashyapa a passé dix-huit ans à construire Sigiriya pour échapper à son karma, à sa culpabilité, à son frère, il a cru que la hauteur le protégerait. Il a regardé Lanka comme un territoire à conquérir, pas comme un pays à comprendre. Il a construit un lion pour que l’Histoire retienne le symbole, mais lui, on l’oubliera.
Ces deux ouvriers, eux, ont touché du doigt le mystère de Lanka : ce pays est l’écho des marteaux sur la roche, le secret de l’eau qui dompte la gravité dans la lumière qui caresse les fresques. Lanka, ce sont les pierres, les couleurs, le travail des mains, pas les noms des rois. Ce qui dure, ce n’est pas le pouvoir, mais la trace qu’on laisse. »

Scène 5 — La chute
Pas de bataille décrite. Juste des regards.
L’éléphant de Kashyapa Ier a hésité. Tout le monde a vu. Voilà ce qu’ils en pensent :
Un soldat de Kashyapa : L’éléphant a entendu quelque chose dans les buissons. C’est tout. Un bruit. Un serpent peut-être.
Le Moine Jeune : Kashyapa n’a jamais été légitime. Son frère reprend ce qui lui revenait. C’est la justice du Dharma.
L’Ouvrier Tamoul : Mes frères sont mercenaires dans l’armée de Moggallana. Moi, je taille la pierre. On nous paie, c’est tout. Le trône, ce n’est pas notre affaire.
L’Artiste (qui regarde de loin) : Le roi est mort. Les fresques sont intactes. Je vous l’avais dit.
Le Moine, depuis sa grotte :
« Kashyapa est mort comme il a vécu : en regardant trop loin. L’éléphant, lui, regardait où il mettait les pieds. Leçon de philosophie pratique.
Il a vu la déroute avant tout le monde. Il a tiré son épée, s’est tranché la gorge, et l’a rengainée. Ce dernier geste, ranger son épée, dit quelque chose sur lui que dix-huit ans de règne n’avaient pas réussi à dire clairement. Une dignité étrange, un peu absurde. Tout à fait humaine.
Personne ne pleurera. »

Épilogue — Ce qui reste
Le Moine sort de sa grotte pour la première fois dans tout l’acte. Il regarde le rocher. Le lion en façade s’effrite déjà légèrement, juste assez pour être honnête.
« Moggallana, son frère, est revenu du sud de l’Inde avec son armée. Il avait attendu dix-huit ans, la patience est une forme de stratégie que les rois pressés ne comprennent pas. Il a repris Anuradhapura. Bien sûr Anuradhapura, pas Sigiriya! Sigiriya n’était pas une capitale, c’était une folie sans foi ni loi. Anuradhapura est la réponse que Lanka donne depuis le début : c’est là que la Dent repose, c’est là que le Theravada respire et vit, c’est là que le royaume est légitime.
Sigiriya a été donné aux moines, le rocher est redevenu un monastère. Les moines sont revenus. Ils ont récupéré les grottes, allumé leurs lampes, repris leurs psalmodies là où ils les avaient laissés.
Moi j’étais déjà là. Je suis toujours là.
Voilà donc ce que cet acte aura construit : pas un palais, pas un monument, mais une identité. Trois choses qui n’en font désormais qu’une :
Un sang – celui de Vijaya, l’ancêtre exilé, venu de loin, dont la lignée n’a pu prendre racine qu’en se mêlant aux reines et aux femmes de cette île. Un sang composite, né du voyage et riche de la rencontre que les chroniques ont lissé pour n’en retenir que le mythe.
Une foi – la Dent à Anuradhapura et le Tripitaka à Matale, Lanka sanctuaire du Dhamma quand tout le reste vacillait.
Une image – le lion de Sigiriya, sculpté par des mains qui avaient chaud et faim et mal au dos, pour un roi qui ne pouvait pas regarder la Dent en face.
C’est comme ça que les identités naissent. Pas proprement. Pas d’un seul coup, pas d’un seul homme. Par accumulation, par sédimentation, couche après couche, siècle après siècle, jusqu’à ce que ça ait l’air d’avoir toujours été là.
Les rois tombent. Les reliques voyagent. Les symboles, eux, apprennent à survivre, ils font semblant d’être éternels et les hommes les croient, ce qui revient exactement au même.
Moi je reste. Le rocher reste. Les fresques restent.
C’est déjà beaucoup. »
Il rentre dans sa grotte.

Fin de l’Acte V.
Texte et photos ©Frédéric Alix, 2026
Note de l’auteur
Xuanzang (ou Xuan Zang, 602–664) a bien visité le Sri Lanka, y a séjourné vers 640–641, durant son grand voyage vers l’Inde, soit deux siècles après les événements racontés dans cette histoire. Il y a laissé un récit détaillé, les Grandes Chroniques des contrées de l’Ouest (Xiyu Ji), où il décrit longuement Anuradhapura (alors capitale), ses monastères, ses reliques, et même la Dent de Bouddha. Pourtant, Sigiriya n’apparaît pas dans les textes qui nous sont parvenus.
J’ai donc invité un personnage qui est venu plus tard et n’a probablement pas vraiment vu Sigiriya. Pardonnez cette liberté : l’idée était trop belle.
Xuanzang a directement inspiré la légende du moine pèlerin dans Le Voyage en Occident (Xiyou Ji, 16ᵉ siècle). Dans ce récit, le moine voyage vers l’Ouest (l’Inde) afin de rapporter les sutras bouddhistes, comme le vrai Xuanzang. Il est accompagné de Sun Wukong (le Roi des Singes), Zhu Bajie (le Cochon) et Sha Wujing (le Sable), des personnages fantastiques absents de la réalité historique. Lorsque j’ai appris que le « vrai » Xuanzang était réellement venu au Sri Lanka, j’ai eu envie de le faire entrer dans notre récit.
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