La Route de Birmanie – Chapitre 2 – Les frontières

Une entrée par voie terrestre

2005 – Les étrangers ne peuvent pénétrer au Myanmar que par l’aéroport international de Yangon. Les frontières terrestres sont fermées.

C’est l’invariable réponse à mon inlassable question : « puis-je entrer au Myanmar par une frontière terrestre ? »

Depuis 2001, j’ai voyagé dans tous les pays d’Asie du Sud-Est par des frontières terrestres. Je ne voulais pas entrer en Birmanie par une autre voie. L’idée d’être parachuté dans la capitale Yangon ne me paraissait pas naturelle.

Les frontières sont des endroits intéressants. Des lignes artificielles départageant les pays. On est plus vraiment dans le pays, mais pas encore chez le voisin. Les influences des deux cultures sont très fortes. On peut assister au balais des convois de marchandises, et quelque fois au passage de la contrebande, des clandestins. 

Doi Tung, 20/02/2014

J’ai parcouru les textes de loi. Je me suis rendu à toutes les frontières entre la Thaïlande et le Myanmar. J’y ai questionné les douaniers, pour obtenir toujours la même réponse.

A cette époque, le Myanmar était devenu une sorte d’obsession pour moi. Il fallait absolument que je trouve le moyen d’y entrer par une frontière terrestre.

Au Col des trois pagodes

Décembre 2005, je quitte Bangkok après quelques semaines de vie métropolitaine et arrive au Col des Trois Pagodes au-dessus de la fameuse Kanchanaburi et son « pont sur la rivière Kwaï ». Une petite cabane en bois sert de « check-point » entre la Thaïlande et le Myanmar. Seuls les « locaux » ont le droit de traverser. C’est à dire les gens qui habitent dans un certain périmètre autour. Je prends trois clichés et m’assieds devant une petite épicerie pour boire un soda. Une colonne de jeunes moines, crânes rasés, habillés de rose s’avance gracieusement. Ils tiennent des bols dans les mains. Le premier me regarde, je suis troublé par l’intensité de son regard, par la beauté de son visage, par cette expression de calme et de force à la fois. Jamais je n’avais vu de moines en rose ! Je prends quelques photos. J’apprendrai plus tard que ces anges roses sont des moniales birmanes. (En Thaïlande, les femmes qui entrent au monastère n’ont pas de status qui les différencie des méditants laïcs).

Payathonzu, décembre 2005

Col des Trois Pagodes, le 15 décembre 2005

Mae Sod

Deux jours avant Noël 2005, je passe quelques jours à Mae Sod. Je loue une moto et roule jusque vers un poste frontière à environ 60 km plus au sud. Des militaires thaïlandais me demandent ce que je veux. Je montre le ruisseau, 50 mètres plus bas, et demande « Burma? » Le plus âgé me fait signe que oui, mais pointe son doigt dans la direction du retour. Il me dit « Don’t Go Burma ! Go Bangkok better ». Je demande à aller voir le ruisseau. Mes yeux innocents veulent voir l’herbe birmane qui pousse de l’autre côté. On me surveille du coin de la mitraillette, je ne peux plonger dans mes rêveries.

Myawadi, 23/12/2005

Tout, dans la ville thaïlandaise de Mae Sod est birman : l’architecture des temples, la nourriture vendue au marché, les écriteaux sont en thaï et en birman. Je choisi un hôtel réputé pour y accueillir les trafiquants et les espions, ce n’est pas très propre, je croise des drôles de gens mais je tiens à dormir ici (j’ai besoin d’entretenir mes fantasmes de grandes aventures). 

J’ai appris qu’il m’est possible de traverser la frontière ici, la ville du côté birman s’appelle Myawaddy. 

Myawaddy, 26/07/2013

Photo: le pont sur le rivière Moeï est le passage entre la Thaïlande et le Myanmar

Myawaddy, un premier pas …

La veille de Noël, je me présente à la douane thaïlandaise de Mae Sod. On tamponne ma sortie. Je traverse à pieds le pont qui enjambe la rivière Moeï. Sur l’autre rive, je tends fièrement mon passeport rouge au douanier birman. Je dois payer 10 dollars américains. On tamponne mon passeport, mais les douaniers le gardent en caution. Je ne peux aller au-dela d’un périmètre de 10 kilomètres autour de Myawaddy. Je plaisante avec le militaire en lui disant que je vais vite aller à Yangon, ça ne le fait pas rire, il me hurle « NO ! ». Mon humour n’amuse que moi. J’ai l’obligation de revenir avant 18h. 

Myawadi, 23/12/2005

Poussière et agitation. Des marchandises circulent dans tous les sens sur une route en terre battue. Je n’ai aucun repère. Il y a des tea shop un peu partout. Les clients y sont assis sur des chaises en plastique de trente centimètres de haut. Ils fument des cigarettes et de cheeroots. Les femmes portent ce qui ressemble à un saris indien. Les hommes sont habillés avec le même genre de sari mais le replient différemment, ce qui donne l’illusion qu’il y a deux jambes.

J’observe un marchand ambulant qui tartine des feuilles d’arbre avec de la chaux, il y ajoute des noix moulues, d’autres épices et replie le tout. Les clients mettent ces feuilles roulées dans la bouche et les machent. Par terre, il y a des taches de crachats rouge. 

Je traverse le marché. Je dois remonter à mes souvenirs d’Inde pour avoir vu autant de couleurs dans les habits que portent les gens. Partout où je vais : on me regarde, on se retourne sur moi, on me dit «hello» ou «mingalaba», on me sourit sans arrêt.

Arpentant un quartier, un homme se dirige vers moi, il veut me montrer quelque chose. Il m’emmène devant une grande cage en bambou, il est le fier propriétaire de trois petits cochons et me propose de les prendre en photo, je m’exécute.

Myawadi, décembre 2005

Je m’arrête dans un tea shop, je commande un café, on me sert une tasse d’eau chaude avec un sachet de poudre 3en1. On pose sur ma table une assiette de samosas et un présentoire qui contient 3 cigarettes de marque London. Plusieurs clients lisent le même journal qui donne les résultats sportifs.

Quand je rentre en Thaïlande en fin de journée, je suis épuisé ! J’ai passé ma première journée en Myanmardie. Mon visage est encore tout crispé des sourires de la journée et mon cerveau me demande du repos.

Myawadi, décembre 2005

Les photos précédentes : Myawaddy, décembre 2005

Le soir, je consulte mes emails dans un internet caféde Mae Sod. L’homme de la maison ferme le premier rideau de fer et me souhaite un Joyeux Noël. Il me dit qu’il est chrétien et me demande ce que je fais ce soir. Sans trop de discussion, je suis embarqué dans un pick-up, destination inconnue. On arrive dans un gros village. Devant l’église, un feu de camps réchauffe les fidèles. Un prêtre parle dans un micro. On m’explique que la région est majoritairement peuplée de Karens d’origine birmane dont plus de la moitié sont chrétiens. C’est mon premier Noël karen. Je ne comprends rien à ce qui se passe, on m’explique que les gens parlent tous la langue karen. Bien entendu, j’échange des sourires avec tout le monde.

Kyaing Tong, janvier 2006

Kengtung

Janvier 2006. Je retrouve Christiane. Nous voyageons ensemble pendant un mois. A Mae Saï, le point le plus au nord de la Thaïlande, on peut, comme à Myawaddy, passer la frontière et entrer en Birmanie. Comme à Myawaddy, les douaniers birmans gardent le passeport en caution et délivrent un permis spécial, valable 15 jours. Il nous donne l’autorisation d’aller à Kengtung, à 150 kilomètres de là et même de poursuivre jusqu’à Mong La à la frontière chinoise. Mais il est interdit de s’écarter de la route. D’ailleurs pour prendre un bus il faut photocopier son permis spécial en 17 exemplaires ! et se faire tamponner le permis à toutes les étapes, avec heure et minute du passage! 

Nous sommes au coeur du Pays Shan qui est sous le contrôle de l’Union du Myanmar, mais en guerre civile avec les armées indépendentistes Shan. Il n’est pas possible de rejoindre le reste du pays. Seule la route que nous avons prise est sécurisées. Je vous raconterai ce voyage dans un texte spécial, cette aventure a été mémorable pour moi.

Kyaing Tong, 01/ 2006

A Kengtung, avec Monsieur Kofi, février 2006  (photo : Christiane)

Le voyage se dessine

Je lis sur un forum internet que l’unique possibilité d’entrer au Myanmar par une frontière terrestre est à Ruili en Chine. Ce passage permet d’entrer à Muuse au nord-est du Myanmar. Cette route relie le Yunnan chinois à la ville birmane de Mandalay. Elle porte toujours un nom qui date de la colonisation anglaise : «Road of Burma», la Route de Birmanie. 

Mon voyage est désormais tracé : Je vais traverser le nord du Laos, entrer en Chine, et rejoindre Ruili au terme de ma première exploration du Yunnan chinois. Je vais mettre un mois et demi pour arriver à cette frontière, sans en avoir la certitude que je puisse y passer. En effet, mes recherches n’ont abouti qu’à des éléments contradictoires.

Tachilek, janvier 2006

Un passeur

Au Laos, je fais la connaissance de Joy, une canadienne de 70 ans, professeur d’anglais à Kunming. Elle me confirme qu’on peut passer à Ruilli, à la condition de demander les services d’un passeur. Ce passage de frontière ne peut se faire que dans le sens de la Chine vers le Myanmar et nécessite un permis spécial que l’on peut obtenir auprès du passeur pour un prix élevé.

A Kunming, capitale de la province du Yunnan, il me faut une journée entière pour trouver le Consulat du Myanmar (comment on dit « consulat » en chinois ?) Quand enfin j’y arrive, le bureau est fermé. Le lendemain, je passe une heure à remplir le formulaire qui est écrit en chinois et en birman. 

On me demande mon billet d’avion. Comme quelqu’un qui s’apprête à commettre un délit, je dois avouer que je veux entrer par la frontière terrestre de Ruili. On me montre un papier et je peux recopier l’adresse des agences locales de Ruili qui vont s’occuper de m’obtenir le permis spécial et organiser mon passage. Le prix du passage est plus élevé que celui d’un vol entre Kunming et Mandalay.

Le 10 mars 2006, je suis à Ruili, à la porte du Myanmar, j’ai rendez-vous avec mon passeur au « check-point du milieu » à 8h30 – heure birmane, donc à 10h, heure chinoise. Je n’ai pas réussi à dormir de la nuit.

La suite de l’histoire dans le prochain Chapitre 


toutes les photos de ©fredalix

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3 réflexions sur « La Route de Birmanie – Chapitre 2 – Les frontières »

  1. Je dois dire que je me suis régalée à lire ces moments de pur bonheur, j’ai plein d’images dans la tête Merci Fred

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