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  • Bhoutan – Accroché à la montagne, accroché à mon rêve: Le Tiger Nest

Nima pointe du doigt un point minuscule accroché à la montagne, très haut, presque irréel : le Taktsang, le “Tiger’s Nest”, monastère le plus célèbre du Bhoutan. Récit d’une ascension jusqu’à 3 120 mètres, où nos pas sont une négociation constante entre le souffle, le vertige, et une foi en soi qui grimpe à mesure que l’on monte.

Taktsang, 14/04/2013

Prologue : Six mois sous le ciel de l’Himalaya

En 2013, je travaillais comme enseignant dans un institut de langues à Thimphu, capitale du Bhoutan. Ce petit pays de l’Himalaya, surnommé le « Pays du Dragon Tonnerre », impose aux étrangers des règles strictes : pas de déplacements seuls, des autorisations pour chaque sortie. Les touristes sont encadrés par des guides qui ne les quittent pas. Et les détenteurs de permis de travail, comme c’était mon cas, sont confinés dans la ville de leur lieu de travail. Pour un amoureux de liberté comme moi, c’était une frustration quotidienne. Et, après des semaines de négociations, j’ai obtenu une permission exceptionnelle : visiter le monastère Taktsang, ou Tiger’s Nest, symbole absolu du Bhoutan, accroché à 3120 mètres d’altitude sur une falaise vertigineuse.

Le 14 avril 2013, j’ai pu réaliser le rêve de grimper dans ce monastère de solitude accroché à la falaise.

Taksang, 14/04/2013

L’aube d’une ascension

Je me réveille avant mon alarme de 7h15. L’excitation de la veille m’a tenu éveillé. Ce matin-là, une seule chose compte : le Taktsang. À 9h, Nima Wangchuk, mon chauffeur de taxi, m’attend déjà devant l’institut. Il me dit « Good morning », et c’est l’intégralité de la conversation que nous aurons de toute la journée. Le reste de la communication se fait par gestes et sourires. Un luxe : une journée où je n’ai rien à organiser, rien à prévoir. Juste monter. Tout m’est offert par le couple qui m’emploie.

La route jusqu’à Paro dure 1h30. Nima s’arrête pour acheter de l’eau. Le ciel, couvert, semble se dégager. Il gare sa voiture au bout de la route de cailloux. Nous descendons. Puis, il me le montre du doigt, là-haut, vers la montagne : à 3120 mètres d’altitude, le monastère, accroché à la falaise, loin, très loin. « Comment allons-nous y arriver ? » me demandé-je, le cœur battant. Autour de nous il y a des vaches noires qui broutent les quelques herbes qui poussent à 2500 mètres d’altitude, des chiens m’observent et des vendeurs qui à mon passage crient : « shopping shopping»

Taktsang, 14/04/2013
Il y a effectivement un monastère ici, mais nous allons à celui qui est perché dans la montagne, vous le voyez ?

Puis, il me le montre du doigt, là-haut, vers la montagne : à 3120 mètres d’altitude, le monastère, accroché à la falaise

Taktsang, 14/04/2013
Taktsang, 14/04/2013
Shopping Shopping

L’ascension : entre souffrance et émerveillement

La marche commence, ou devrais-je dire l’ascension. Après une demi-heure, j’ai déjà enlevé mon pull-over, je suis en t-shirt. La chaleur augmente, et avec elle, mon essoufflement. Les étourdissements lié à l’altitude me (re)prennent. À vrai dire je devrais être accoutumé depuis plusieurs semaines que je vis à Thimphu à plus de 2350 mètres d’altitude.

On croise un couple de Thaïlandais âgés qui redescendent, la femme est blessée. Plus loin, un groupe de 20 à 30 Thaïlandais marchent lentement. Ils se plaignent de la chaleur, du chemin raide et qu’ils ont faim. Certains marchent avec des petits ventilateurs portatifs. Moi, j’ai le souffle coupé et suis incapable de sortir un son, mais je souris à ce groupe de râleurs en voyage.

Chaque pas est un acte de foi… en soi-même

Cette ascension me rappelle le Mont Popa en Birmanie (ah! je ne vous ai pas encore parlé de cette histoire) elle me rappelle aussi les reliefs du Yunnan. Mais ici, chaque pas est un acte de foi. Je ne dis pas ça à la légère, ce n’est pas une figure de style : il faut croire en ses capacités quand on grimpe 600 mètres de dénivelé, c’est un peu comme monter 180 à 200 étages sur un sentier de montagne qui à chaque pas devient un peu moins sympathique. Je m’arrête souvent pour prendre des photos, c’est le prétexte que j’ai pour m’accorder des pauses.

Nous faisons halte près d’un moulin à prière géant. Les marcheurs affamés dévorent leurs pic-nic. Ceux qui sont montés à cheval doivent laisser leur monture ici. Tous ne vont d’ailleurs pas continuer. La vue sur le monastère est déjà très belle. Nima et moi reprenons la marche. Le paysage est à couper le souffle: falaises abruptes, drapeaux de prière flottant au vent, et cette sensation d’être au bord du précipice du monde.

Taktsang, 14/04/2013

Plusieurs haltes en chemin, au moulin à prière géant ou sous les drapeaux à prière, la nature prie pour nous.

Taktsang, 14/04/2013

Taksang, 14/04/2013

Le sanctuaire et ses mystères

À l’entrée du temple, Nima ajuste son gho (l’habit traditionnel, les Bouthanais ont l’obligation de la porter pour entrer dans des lieux sacrés mais aussi dans les administrations locales et nationales), tandis que je cherche l’office où je dois présenter mon permis. On a beau être accroché au toit du monde, il faut montrer patte blanche. Les gardes ont exigé que les sacs restent dehors. J’ai glissé mon portefeuille dans ma poche et laissé mon appareil photo et mon iPhone sur une grosse pierre plate près du gardien. On m’a fouillé pour être sûr que je n’avais pas dissimulé de caméra, et j’ai enfin pu entrer dans le monastère.

À l’intérieur, des statues du bouddhisme tibétain magnifiques. Cela me rappelle les temples du Kham (Tibet oriental), où j’avais pu photographier librement. Ici, c’est interdit. Le Bhoutan protège superstitieusement ses images sacrées. Nous nous sommes déchaussés pour entrer dans les salles de dévotion. Nima, lui, prie avec ferveur devant toutes les images. Un moine est assis près d’une fenêtre, comme en équilibre sur le rebord, à contre-jour ; mais lui me regarde d’un air soupçonneux presque méchant. Le sol en bois craque sous mes pieds, j’ai l’impression qu’il penche, je me dis que ce serait bête que le monastère s’effondre aujourd’hui et chute de son nid perché.

Tiger Nest, 14/04/2013
Taktsang, 14/04/2013
Taksang, 14/04/2013

Le retour : terre bénite et vaches sacrées

La descente est plus difficile que prévue. Mes muscles brûlent, et j’ai peur de me tordre une cheville. La pente semble plus raide, peut-être que c’est le vertige de voir le vide en face, et les cailloux qui roulent sous mes baskets ne m’aident pas vraiment à me stabiliser. Nima s’arrête pour ramasser de la terre sous la falaise et de l’eau bénite du ruisseau. « Un pèlerinage complet ». Pour les Bhoutanais, chaque élément naturel de ce lieu de montagne qui vibre aux psalmodies des chants monastiques est sacré.

Taktsang, 14/04/2013
Taktsang, 14/04/2013
Taktsang, 14/04/2013

De retour à Paro, je vous avoue que j’ai un peu faim. Les restaurants sont fermés. Finalement, après s’être renseigné, Nima trouve un établissement au premier étage d’un bâtiment donnant sur la place centrale, je commande du poulet et du bœuf. Nima ne veut pas manger. La viande est si dure que je ne peux pas la couper. Je n’aime pas le bœuf, habituellement je suis végétarien mais souvent je n’ai pas le choix. Et je vous avoue que j’aime trop les vaches pour les manger.

Ironie du sort, sur la route du retour, une vache morte gît au bord de la route. Personne ne s’en approche, personne ne la déplace. Ici, contrairement à l’Inde voisine où la vache est un animal sacré protégé par la loi hindoue, le Bhoutan ne sanctifie pas l’animal, mais il sanctifie la non-violence. Le bouddhisme interdit de tuer, alors le pays a longtemps refusé de construire des abattoirs sur son propre sol. Résultat : les Bhoutanais sont pourtant parmi les plus gros mangeurs de viande d’Asie du Sud, ils importent leur bœuf et leur porc d’Inde et de Thaïlande, déchargeant ainsi leur karma sur le boucher du pays voisin. Une pirouette que je trouve d’une logique toute bouddhiste : ne pas tuer soi-même, mais manger quand même.

Le pèlerinage en mode extrème

Plus loin, un pèlerin marche en se prosternant à chaque pas — corps entier au sol, mains jointes tendues devant lui, puis il se relève pour recommencer, exactement là où ses mains avaient touché la terre. C’est ce qu’on appelle un pèlerinage par prosternations, une pratique du bouddhisme tibétain où l’on parcourt ainsi, corps et âme confondus, des dizaines voire des centaines de kilomètres. J’en ai observé des dizaines au Tibet, en circombulations autour des montagnes sacrées, et j’en ai eu mal aux genoux par solidarité. Une voiture de Bouthanais aisés s’arrête pour lui faire une donation. L’homme accepte, mais sans rompre son rythme, comme absorbé par une transe dévotionnelle.


Épilogue : Thimphu dans le noir

De retour à Thimphu, Nima me dépose devant l’institut, on se salue d’un signe. Une coupure de courant plonge la ville dans l’obscurité. J’entre dans le restaurant de Tukten et Tendi, qui sont aussi les propriétaires de l’institut de langues. Ils dînent à la bougie. « Un dîner romantique », je plaisante. Tukten veut voir mes photos. Tendi, craignant que je n’aie pris des clichés trop personnels, dit à son mari de ne pas tout regarder.

Avant de partir, Tukten m’offre une bouteille d’arak, un alcool rapporté du Sikkim, de l’autre côté de la frontière indienne. Tukten et Tendi sont originaires de cette région frontalière et adorent y faire des courses, ramenant à chaque passage des produits plus chics, ou tout simplement introuvables, voire interdits, au Bhoutan. La bouteille ressemble à celle d’un whisky. Je l’emporte et la boirai devant la télé.

Le soir, épuisé mais heureux, un léger mal de tête, et toujours des vertiges liés à l’altitude (et aussi à l’arak), mais mon cœur est léger. J’ai touché le ciel du Bhoutan.


Taktsang, la tanière du tigre

Taksang, 14/04/2013

Taktsang, on me l’a dit avant de partir, signifie « la tanière du tigre ». Un nom qui sonne bien sur une brochure touristique, mais qui cache une histoire qu’on ne raconte pas aux touristes pressés sans y croire un minimum soi-même. Au VIIIe siècle, Guru Rinpoché — Padmasambhava pour les intimes (ou pour les adeptes des exercices d’articulation), une sorte de second Bouddha aux yeux des Bhoutanais, l’homme qui aurait planté ici les racines du bouddhisme tantrique — serait arrivé jusqu’à cette falaise sur le dos d’une tigresse volante. Rien que ça !

La tigresse, en réalité, n’était autre que sa parèdre

– dans les traditions tantriques, la parèdre est la contrepartie féminine divine d’une figure masculine, pas une simple épouse, mais une égale : une moitié spirituelle indissociable, comme si le tantrisme avait inventé sa propre forme d’égalité des sexes bien avant qu’on invente le mot pour la réclamer –

Yeshe Tsogyal, donc, changée en monture ailée pour l’occasion.

Le but de la mission : soumettre un démon qui empêchait le dharma de se répandre dans la vallée.

Une fois la bête matée, Guru Rinpoché se serait retiré dans une grotte pour méditer. TROIS ANS, TROIS MOIS, TROIS SEMAINES, TROIS JOURS ET TROIS HEURES, ni plus ni moins.

Le bâtiment où je suis grimpé dans le récit que vous venez de lire, lui, ne date « que » de 1692, construit autour de la fameuse grotte. À noter qu’en 1998, un incendie a ravagé une bonne partie du site. Des lampes à beurre mal éteintes, dit-on. Il a été entièrement restauré au milieu des années 2000.

Mais on ne va pas chipoter sur l’âge réel des murs : après avoir soufflé pendant plus de deux heures à crapahuter sur le sentier, je n’ai pas seulement fini par croire à l’histoire de la tigresse volante: j’ai fini par espérer qu’elle apparaisse devant moi pour m’emmener à ce nid haut-perché dans la falaise.


credit : gemini and personal adjustments

Textes et photos ©Frédéric Alix, 2026 (texte), 2013 (photos)

Taktsang, 14/04/2013
Taktsang, 14/04/2013
Taktsang, 14/04/2013
Taktsang, 14/04/2013
Taktsang, 14/04/2013
Taktsang, 14/04/2013
Taktsang, 14/04/2013
Taktsang, 14/04/2013
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