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  • La Plaine des Jarres, Laos

Un paysage de pierre

Sur les hauts plateaux de la province de Xieng Khouang, au nord-est du Laos, on se sent un peu perdu comme on peut l’être au bout du monde. Mais ce qui surprend sur cette plaine balayée par le vent, ce sont des centaines de jarres mégalithiques de grès qui semblent enfoncées dans le sol. Certaines mesurent plus de trois mètres de haut et pèsent plusieurs tonnes. D’autres, plus petites, sont dispersées en groupes serrés ou isolés à flanc de colline.

En 2008, je connaissais déjà bien le Laos du nord au sud, mais la région de Phonsavan restait un mystère pour moi. Je n’avais pas osé affronter les huit heures de bus pour m’y rendre sur une piste de terre battue. De plus, la région subissait encore l’héritage de la guerre du Vietnam. On disait que de nombreuses bombes à sous-munitions n’avaient pas encore explosé et que la visite de ce site de jarres étranges était dangereuse. Mais je vous parlerai de ça à la fin de ce texte, pour le moment parlons plutôt de ces jarres…

Ce site énigmatique, appelé Plaine des Jarres (Thong Hai Hin en lao), est l’un des plus importants paysages mégalithiques d’Asie du Sud-Est. Inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2019, il rassemble plus de 2’100 jarres taillées entre 500 av. J.-C. et 500 ap. J.-C., par une civilisation de l’âge du Fer dont on perdu le nom et la langue. Et à vrai dire, on ne sait même plus à quoi ces jarres servaient.

Phonesavan, 29/11/2013

Entre légende et archéologie

La légende locale raconte que ces jarres servaient autrefois à brasser d’énormes quantités de vin de riz pour célébrer les victoires d’un chef héroïque, Khun Cheung. D’autres, plus fantaisistes vous diront qu’elles furent façonnées par des géants assoiffés. Le nom même de certaines jarres, lau hai (« alcool en jarre »), entretient ce lien imaginaire avec la fermentation et les fêtes rituelles.

Les recherches archéologiques, elles, dessinent un tableau moins enivrant. Depuis les travaux de Madeleine Colani dans les années 1930, puis grâce aux fouilles récentes, les jarres sont aujourd’hui interprétées comme des urnes funéraires et des ossuaires. Elles auraient servi à déposer les corps lors de rites complexes : décomposition, puis collecte des ossements et inhumation secondaire dans ces grands récipients de pierre. En mai 2026, une fouille a même révélé les restes d’au moins 37 individus dans une seule jarre, confirmant leur fonction de cryptes collectives sur une période de près de 300 ans (entre 890 et 1160 ap. J.-C.). Cette jarre contenait également des perles de verre originaires de Mésopotamie et d’Inde du Sud, révélant des liens commerciaux insoupçonnés avec des civilisations lointaines (Skopal et al., 2026).

On se croyait au bout du monde sur cette plaine oubliée, et voilà que ces jarres nous révèlent qu’ici, il y a mille ans, des gens parcouraient des routes commerciales jusqu’en Mésopotamie… alors que moi, je me suis plaint d’avoir fait huit heures de bus sur une piste inconfortable.

Phonesavan, 18/06/2008
Phonesavan, 29/11/2013
Phonsavane, 18 juin 2008

Une région où la bière rituelle est reine

Phonesavane, 18/06/2008
à Phonsavan, une distillerie locale

Si la légende du « vin de riz » peut sembler fantaisiste au regard de l’archéologie funéraire, elle n’en est pas moins ancrée dans une réalité culturelle profonde. Comme le montre l’ethnologue Pierre Le Roux dans son étude sur les boissons fermentées d’Asie du Sud-Est, la production et la consommation de bières traditionnelles (de riz, de palmier, de maïs, d’orge ou d’éleusine) sont omniprésentes dans toute la région, du Vietnam au Népal, en passant par le Cambodge, la Thaïlande, la Birmanie, les Philippines et le Laos.

Ces boissons ne sont pas de simples breuvages pour beuveries locales : elles accompagnent les fêtes, les mariages, les récoltes, les alliances entre villages et, surtout, les grands rituels. Le Roux décrit ainsi, chez de nombreux groupes ethniques, des jarres de bière ouvertes lors des cérémonies funéraires, offertes aux morts avant d’être partagées entre les vivants. La fermentation y est à la fois technique, symbolique et sacrée : le ferment, souvent secret, est transmis de génération en génération ; la jarre, elle, devient un lieu de transformation, de maturation et de communion.

Dans ce contexte, l’idée que d’immenses jarres aient pu servir, à une époque reculée, à fermenter ou à conserver une boisson destinée aux rites n’a rien d’absurde. Elle s’inscrit même dans une logique régionale cohérente : celle d’une culture où la bière est indissociable du lien social, du sacré et du passage entre les mondes.

Phonesavan, 18/06/2008

Bière des vivants, bière des morts

Finalement, rien n’oblige à choisir entre la légende de l’alcool et l’interprétation archeologique funéraire. Les deux peuvent très bien se marier. Dans les sociétés décrites par Le Roux, la bière est précisément ce qui relie les hommes aux esprits et aux ancêtres : on l’offre aux morts, on la boit en leur mémoire, on scelle avec elle les alliances entre familles et entre générations. Une jarre géante pourrait ainsi avoir été, à la fois, un réservoir de boisson rituelle et un monument dédié aux défunts, un lieu où se prépare la « mise en bière » au sens propre comme au sens figuré.

Entre fermentation et inhumation, entre fête et deuil, la Plaine des Jarres garde son mystère. Mais peut-être faut-il voir, dans ces silhouettes de pierre, moins une contradiction qu’une synthèse : celle d’une civilisation pour laquelle la mort elle-même se pensait à travers le prisme de la bière, ce nectar qui, en Asie du Sud-Est, fait communier les vivants… et les morts.


Phonesavan, 18/06/2008

Un paysage récemment façonné par la guerre

Parlons maintenant de cette « guerre secrète » : Entre 1964 et 1973, les États-Unis, engagés dans la guerre du Vietnam, avaient massivement bombardé le Laos pour couper les routes d’approvisionnement du Viêt Cong. Sans déclaration de guerre, sans raison stratégique claire, la région est devenue l’une des plus bombardées au monde : plus de 2 millions de tonnes de bombes déversées, soit l’équivalent d’une bombe toutes les 8 minutes, 24 heures sur 24, pendant neuf ans. Plusieurs décennies plus tard, une partie de ces engins n’avait toujours pas explosé.

En juin 2008, je m’y suis installé pour quelques jours. Contre toute attente, les maisons exhibaient fièrement des bombes américaines dans leurs jardins, transformées en objets décoratifs ou utilitaires : des coques de bombes devenues des pots de fleurs, des ailerons recyclés en clôtures, ou encore des fragments fondus pour fabriquer des cuillères, des bols, ou des services de cuisine. Phonsavan était alors un centre de refonte du métal, et ces ustensiles, fabriqués à partir de l’acier des bombes, étaient revendus dans tout le pays, voire exportés. En 2008 de nombreuses bombes à sous-munitions n’avaient pas encore explosé. Je n’ai pas eu l’autorisation de visiter la Plaine des Jarres, seul : j’ai donc rejoint un groupe de trois autres voyageurs (une Italienne, un Japonais et un Coréen), et nous avons arpenté les sites sous escorte. Les villages alentour nous rappelaient la réalité : les accidents causés par les mines et les bombes à sous-munitions, qui explosaient encore sous les pieds des riziculteurs, restaient fréquents.

En novembre 2013, j’y suis retourné, cette fois à moto. La route était désormais bitumée, le trajet plus agréable. Les bombes fleurissaient toujours dans les jardins, mais les sites étaient accessibles aux visiteurs indépendants, délimités par des barrières. La plaine semblait plus habitée : les villages avaient grandi, l’agriculture s’étendait, et on m’assurait que les bombes se faisaient plus rares. Pourtant, la région, bien que connue, n’était pas devenue un lieu touristique prisé. Ici, pas de foule comme à Stonehenge ou sur l’île de Pâques. Le mystère des jarres, lui, demeurait intact.

Phonesavan, 18/06/2008
un cratère, comme sur la lune, mais celui-ci est d’origine américaine
Phonesavan, 18/06/2008
Phonesavan, 18/06/2008

Références

Phonesavan, 29/11/2013

Phonesavanh, 29/11/2013
Phonesavan, 18/06/2008
Phonesavan, 29/11/2013

photos © Frédéric Alix : 18/06/2008 + 29/11/2013

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