Doi Suthep

Une histoire du Lanna

Le temple Wat Pra That Doi Suthep fait partie des 12 temples les plus importants de ce qui s’appelait autrefois le Royaume du Lanna. Et parce qu’il est installé sur l’un des sommets des montagnes de l’ouest de Chiang Mai, il offre une vue sur toute la vallée de la rivière Ping, 700 mètres au-dessus de la ville. 

Chiangmai, 12/12/2019

Pèlerinage

Une fois par année, un pèlerinage collectif est organisé par Chiang Mai University (CMU). Les étudiants de première année montent à Doi Suthep à pieds. Et les étudiants de dernière année font le pèlerinage en sens inverse : ils redescendent la montagne pour marquer symboliquement la fin de leurs études. C’est une tradition. Nombreux étudiants m’ont fièrement montré des photos d’eux paradant sur la grande route qui serpente à flanc de montagne. Mais plusieurs sont passés aux aveux : ils m’ont expliqués qu’ils n’avaient marchés qu’une dizaine de minutes, le temps de prendre les photos, puis avaient continué le chemin dans une camionnette rouge. J’ai donc classé le pèlerinage estudiantin de Doi Suthep parmi les supercheries de la ville.

Il y a quelques semaines, j’ai regardé plus attentivement la carte : il existe réellement un sentier dans la forêt qui monte au vénéré temple. « Le sentier des moines » parcourt sur environ 6 kilomètres le dénivelé de 700 mètres, il s’agit d’un vrai sentier de montagne, voilà pourquoi les étudiants préfèrent la route goudronnée (de 15 km de long) où il est facile de happer un taxi rouge en cours de route.

Chiangmai, 12/12/2019
Le Chéri central du temple installé sur le Doi Suthep est entouré de quatre parasols dorés qui sont une marque d’importance dans la hiérarchie des temples. Il s’agit d’un temple « Pra That ».

Samedi 23 novembre, au petit matin, je décide de partir voir ce chemin. Je passe devant le temple Suan Dok, remonte l’avenue Suthep et parque ma moto au pied de la montagne. La route s’arrête ici. Je lève les yeux, la vue du temple au-dessus de moi me donne le vertige. Wat Prathat Doi Suthep semble encore plus haut, encore plus inaccessible, depuis ce point de vue. Je commence l’ascension en me disant que je peux faire demi-tour à tout moment.

Chiang Mai, 05/12/2019
Le Doi Suthep et le temple à son sommet vus depuis le bout de l’avenue Suthep.

Je marche sur le sentier qui monte dans la forêt. Très vite je n’ai plus de souffle. J’ai perdu l’habitude de grimper. J’entends le bruit rafraichissant du ruisseau Huay Kaew, je me baisse pour passer sous des branches bambous, et une demi heure plus tard j’arrive au temple de Wat Pa Lad, connu pour être l’étape où les pèlerins se reposent. Le temple Pa Lad a été construit sur un rocher penché. Je suis souvent venu dans ce temple, mais c’est la première fois que j’y arrive par le sentier forestier et non par la route.

Chiang Mai, 08/02/2014
Wat Pa Lad
Chiang Mai, 08/02/2014
Wat Palad, à mi-chemin vers le temple Doi Suthep sur le sentier des moines. Depuis le rocher penché on a une vue sur la ville de Chiang Mai.

Puisque je suis arrivé jusqu’ici, alors autant continuer. Selon ma carte, je suis à la moitié du chemin. Je continue de gravir la montagne, le sentier devient très raide, je m’aide des branches d’arbres pour me tirer, et quelques minutes plus tard je décide de faire une pause, je m’assieds au milieu du chemin, le temps que mon souffle reprenne un rythme normal. Je suis dépassé par trois taïwanaises très en forme qui rient de me voir avachi par terre au milieu du chemin.

Le temple de Doi Suthep a été construit en 1376, seulement 80 ans après la fondation de la ville de Chiang Mai, capitale du Royaume du Lanna.

En 1360 dans le Royaume de Sukhothai

L’histoire commence autour de l’an 1360. Un moine du nom de Sumana Thera vit près de la capitale de l’ancien Royaume de Sukhothai. Sumana Thera voyage fréquemment entre la capitale Sukhothai où se trouve le roi, et la petite ville de Sri San Chanalaï, où réside le prince royal. Il aime marcher le long de la route de 60 kilomètres qui relie les deux cités. Cette route royale a pris le nom de la dynastie régnante : la Route Pra Rouang.

Chiangmai, 04/12/2029
Statue du moine Sumana Thera (Wat Suan Dok, Chiang Mai)

L’appel de la relique

Une nuit, le moine rêve qu’une divinité lui prédit qu’il bâtira un temple important qui contiendra une véritable relique du Bouddha. La divinité lui demande de se rendre dans une ancienne ville abandonnée qui se trouve sur sa route. Sous les ruines de là où se trouvait un temple, une relique est enterrée, elle risque d’être perdue si il ne va pas la récupérer.

Le moine Sumana Thera réunit une dizaine d’hommes et se rend au lieu dit. A la nuit tombée, alors qu’il chante des mantras, un buisson s’illumine d’une lumière radieuse. Au petit matin, les hommes creusent sous le buisson ardent. Ils déterrent une urne en laiton qui contient une urne en argent, qui contient une urne en or, qui contient une urne en corail. En ouvrant cette dernière, le moine y trouve un objet de la forme et la taille d’une pomme grenade qu’il identifie du premier coup d’œil comme étant une relique originale du Bouddha.

Sri Sanchanalai, 13/07/2013
Dans les ruines de l’antique ville de Sri San Chanalaï, 60 km au nord de Sukhothai.

Fier de sa découverte, le moine Sumana Thera va présenter la relique sacrée au prince royal Luethai à Sri San Chanalaï. Ebloui, le prince Luethai fait installer le précieux objet sous un pavillon, et sans cacher sa joie, se prosterne humblement. On raconte que la relique a provoqué un miracle : le pavillon s’est illuminé d’une lumière qui a réchauffé le cœur de toutes les personnes présentes. 

La nouvelle de la découverte d’une relique qui fait des miracles près de San Chanalaï arrive très vite aux oreilles du roi Lithai (père du prince Luethai), aussi appelé Dhamma-Raja Ier de Sukhothai. Il dépêche une délégation pour que le moine vienne présenter l’objet sacré au palais. Le Roi Dhamma-Raja Ier rend hommage à l’ossement, mais aucun miracle ne se produit. Déçu, il renvoie le moine en lui disant de conserver la relique avec lui.

Sukhotai, 11/07/2013
Dans les ruines de l’antique ville de Sukhothai, qui fut la capitale du Royaume du même nom.

Départ pour le Lanna

En 1369, le Roi du Lanna s’appelle Kuena. Il est un descendant du Roi Mengrai, fondateur du Lanna. Désireux de perpétuer l’héritage de son ancêtre et de propager le bouddhisme comme religion principale, il souhaite avoir à ses côtés un moine respecté.

Le Roi Kuena a lu les écrits philosophiques bouddhiques de Lithai, il admire le Roi de Sukhothai qui a réussi à convertir ses sujets et faire passer l’animisme derrière le bouddhisme. Il a entendu parler d’un moine qui aurait découvert une relique sacrée près de Sri San Chanalaï.

Il envoie une délégation de trois personnes pour inviter le moine Sumana Thera à Chiangmai. Le moine accepte l’invitation après avoir obtenu l’accord de Dhamma-Raja de quitter le Royaume de Sukhothai. Il prend sa relique avec lui et s’en va à Chiang Mai à environ 200 kilomètres au nord-ouest.

En chemin, on lui décrit la ville de Chiang Mai comme une magnifique ville moderne (elle n’a que 73 ans), la citadelle est entourée de douves qui forment un carré parfait de 2 kilomètres de long. A l’ouest se trouve une chaîne de montagne et à l’est coule la rivière Ping.

Un kilomètre avant d’arriver à Hariphunchaï (aujourd’hui appelée Lamphun, et à 30 kilomètres au sud de Chiang Mai), Sumana Thera fait étape au temple de Wat Phra Yuen. Le moine est conquis par la tranquille atmosphère du temple et demande de pouvoir y rester quelques temps. Le moine qui vient de fêter ses 60 ans aime la tranquillité, la fraicheur des grands arbres, la beauté des fleurs. Il y restera 2 ans.

Lamphun, 01/12/2019
Wat Pra Yuen, près du centre de Hariphunchaï (Lamphun) où le moine Sunama Thera a vécu deux ans alors qu’il était en route vers Chiang Mai.

En se promenant autour de Hariphunchaï, il voit au loin de belles montagnes. On lui dit qu’un des sommets s’appelle Doi Suthep, nommé ainsi en l’honneur de l’ermite Suthep qui a co-fondé Hariphunchaï il y a six siècles de ça.

Suan Dok, le jardin fleuri

En 1371, le Roi Kuena désire que le moine Sumana Thera vienne s’installer près de lui. Il fait construire un temple à l’extérieur de la citadelle de Chiangmai, aux pieds du Doi (mont) Suthep dans une nature verdoyante où poussent de belles fleurs. Ce temple prend le nom de Wat Bupharam, mais il est connu aujourd’hui sous le nom de Wat Suan Dok (ce qui veut dire « le Temple du jardin des fleurs »). 

Sumana Thera accepte l’invitation, et va s’installer dans ce temple fleuri avec sa relique. Le Roi Kuena lui donne le titre de « Ratana Maha Swami » du Lanna  (ce qui est le titre ecclésiastique le plus haut dans la hiérarchie).

Chiangmai, 04/11/2018
Statue du moine Sumana Thera faisant face au Chedi contenant sa relique sacrée. Wat Suan Dok, Chiang Mai.

Un nouveau Chedi pour la relique

En 1373, le vénérable Sumana Thera propose au Roi Kuena de construire un nouveau temple dans l’enceinte du monastère de Suan Dok avec la relique sacrée sous la fondation centrale. Il pense ainsi que le rêve qu’il a fait jadis se concrétisera.

Ce sanctuaire sera composé d’un Chedi de 48 mètres de haut sous lequel sera placé la précieuse relique. Le Chedi sera d’un art nouveau, un mélange d’art du Sri Lanka et d’art de Sukhothai avec des escaliers sur les quatre côtés. Sur la partie est du Chedi sera construit le Wiharn (sanctuaire) où les moines pourront prier, prononcer les sermons et accueillir les fidèles. Ce style nouveau va inaugurer ce qui va devenir le «style Lanna».

Chiangmai, 04/12/2019
Wat Suan Dok, le Chedi qui contient la relique, et le Wiharn (sanctuaire) sur son côté est
Chiangmai, 04/11/2018
Le Chedi vu depuis le Sanctuaire. Wat Suan Dok, Chiang Mai.

Au moment de procéder à la mise en terre de l’objet sacré, en ouvrant la boite, le vénérable Sumana Thera est étonné de voire que sa relique s’était divisée en deux ! Toutes les personnes présentes crient au prodige, il est dit qu’elle s’est dédoublée par miracle. On décide de placer le plus petit morceau sous la fondation du nouveau Chedi de Suan Dok et d’emmener l’autre partie de la relique au palais.

Chang Puak

L’éléphant blanc est un animal sacré. Il diffère des autres pachydermes par sa peau et ses yeux plus clairs. On place la plus grande relique sur le dos d’un éléphant blanc de l’écurie royale. Le Roi Kuena s’agenouille et prononce ces mots : « Puisse cette relique sacrée accomplir un puissant miracle guide l’éléphant et l’oblige à ne s’arrêter que quand il sera arrivé au meilleur endroit où l’on pourra établir une pagode pour elle ».

Sato ! Sato ! Sato !

Chiangmai, 12/12/2019
Peinture murale, Wat Prathat Doi Suthep

On libère l’éléphant blanc qui barri trois fois puis sort de la citadelle de Chiang Mai par la porte nord qui prendra le nom de Chang Puak (porte de l’éléphant blanc). Le roi Kuena et le vénérable moine Sumana Thera suivent le pachyderme qui se dirige vers les montagnes de l’ouest. L’éléphant gravi la première montagne et s’arrête sur un petit sommet pour se reposer. Cet endroit prend le nom de « Doi Chang Non » (la montagne de l’éléphant dormant). 

Doi, Suthep, 23/11/2018
Statue de l’éléphant blanc transportant la relique sacrée sur son dos. Wat Prathat Doi Suthep, Chiang Mai.

Le lendemain, l’éléphant continue sa marche, il atteint un endroit où coule un ruisseau le long d’un gros rocher penché et qui offre une très belle vue sur la ville de Chiangmai. Le convoi, un peu fatigué, espère que l’éléphant s’arrêtera ici, mais l’éléphant barri trois fois et continue toujours plus haut. (à cet endroit, on bâtira plus tard le temple Wat Palad, « le temple du rocher penché »).

Chiang Mai, 14/09/2012
Wat Palad, temple du rocher penché, est l’étape de pèlerinage à mi-chemin entre la ville de Chiang Mai et le temple de Doi Suthep.

Le convoi lève les yeux, la pente est ardue, l’éléphant blanc est en train de gravir le Doi Suthep. L’ermite Suthep a vécu dans ces forêts 700 ans plus tôt (entre l’an 661 et l’an 750), avant d’épouser la Reine Jama Devi et de co-fonder avec elle l’antique Royaume de Hariphunchai.

Arrivé au sommet de la montagne l’éléphant barri trois fois, effectue trois tours sur lui même, barri encore trois fois, et se couche. On détache la précieuse relique du dos de l’éléphant, tout le monde est heureux, c’est ici que l’on va construire le temple.

L’éléphant épuisé par sa marche sacrée ne se relèvera plus. On construira un monument pour que les générations futures se souviennent de lui.

En 1376, le Roi Kuenna du Lanna a officiellement fait construire le temple qui prend le nom de la montagne au sommet de laquelle il est construit. Sous la fondation du Chedi central de Wat Doi Suthep est enterré la relique sacrée découverte par le vénérable moine Sumana Thera. 

Chiangmai, 12/12/2019
Au temple Pra That Doi Suthep, on peut admirer plusieurs peintures murales qui retrace cette histoire.

Je n’ai pas barri en arrivant au temple Doi Suthep. Mais épuisé, je me suis arrêté devant un stand de boissons et ai bu une grande bouteille d’eau puis un jus de citron.

Ensuite, j’ai gravis le long escalier en forme de Naga. Ses plus de 300 marches m’ont sembles être une promenade de santé après l’effort du sentier des moines. Puis, je suis allé tourner autour du Chédi sacré. J’ai ressenti une grande fierté d’avoir parcouru toute la montée vers ce temple. Je suis redescendu par le même chemin (et j’ai eu très mal aux genoux).

Doi Pui, 30/09/2010
Le Wat Prathat Doi Suthep et la ville de Chiang Mai, vus depuis le sommet suivant: Doi Pui.

J’ai rédigé ce texte en me basant sur les différentes versions de la légende du moine Sumana Thera que j’ai entendues et lues. Il s’agit de ma version personnelle.

toutes les photos ©Frédéric Alix, à Chiang Mai, Sukhotahi, Sri San Chanalaï et Lamphun.

Chiangmai, 12/12/2019
Le temple Pra That Doi Suthep étant le temple le plus visité de la région, il est aussi le plus riche. Dans un soucis d’équité, le temple a crée une fondation qui aide les temples les moins riches.
Chiangmai, 12/12/2019
Chiangmai, 12/12/2019
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3 réflexions sur « Doi Suthep »

  1. Tu es alle souvent a ce temple mais c’etait la premiere fois a pied. BRAVO. Avoir mal aux genoux a cause des descentes, c’est souvent un probleme. Moi j’aime bien avoir mes batons de marche surtout pour les grosses descentes. Encore une fois une belle recherche pour ecrire ce texte.

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