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Sri Lanka, région de Matale, mercredi 4 février 2026 (Fête nationale)


La raison principale de mon séjour à Matale était le temple d’Aluviharaya, où le Tripitaka a été écrit pour la première fois. Mais au-delà de ma passion pour l’histoire, c’est la nature qui m’a appelé ici. En feuilletant Instagram, j’avais été séduit par une cascade pittoresque, agrémentée d’un pont qui la surplombait. Sans véhicule privé, je cherchais un moyen d’y accéder. On m’indique un bus pour Rattota, ou un chauffeur de moto qui m’y mènerait pour 3000 roupies.


Je me réveille tôt, mais je traîne au lit. Un café. Samee, l’intendant du homestay, me dit que mon petit-déjeuner est prêt. Je n’osais espérer un vrai repas. L’autre visiteur quitte sa chambre, il tente de prendre un bus pour Jaffna. Samee l’accompagne vers la gare routière. Je m’installe à table : plusieurs curries, des nan, un œuf. Riche, généreux. Je ne m’y attendais pas.

Je regarde mon plan : la cascade que je voulais voir a été ravagée par le cyclone Ditwah. Le pont a été emporté, la route aussi. Impossible de traverser, impossible de se baigner. Déception passagère. Je demande conseil à Samee. Il est libre aujourd’hui. « On peut aller à cette cascade, et même plus loin pour voir la vue. 5000 roupies pour tout. » Pas une seconde d’hésitation. Départ.

Samee ferme la maison — elle sera vide pendant notre absence — et on monte dans son tuk-tuk. On roule quelques kilomètres. En ville, un bouchon s’est formé. Aujourd’hui, c’est la fête nationale : des drapeaux pendent partout. Samee se tourne vers moi : « Ça ne te dérange pas si ma femme vient avec nous ? » Bien au contraire. Je serai ravi de faire sa connaissance. « Elle est mince, elle ne prendra pas de place », précise-t-il. Un détail qui en dit long sur sa délicatesse.

On passe chez lui. Sa maison familiale est très jolie, nichée dans un cocon de végétation fleurie. Son père regarde les défilés à la télé. Sa femme se prépare. Il me montre sa rizière, cachée derrière une petite forêt d’arbres fruitiers. Une oasis verte, les montagnes en toile de fond. J’aime ces moments où l’on me montre des choses simples. J’ai l’impression qu’on ouvre un coffre fort pour me montrer quelque chose de précieux. Les paysages du quotidien me touchent toujours plus que les cartes postales.

Matale, 04/02/2026
La rizière de la famille de Samee

On embarque. Effectivement, sa femme n’occupe que la moitié de la banquette. On s’arrête pour faire le plein d’essence. Samee ajoute une bouteille en plastique comme réserve. Je le vois payer 2000 roupies. Je me dis que sa marge est minime. Déjà, je prévois de lui donner plus que le prix convenu.

En route, arrêt devant un petit kovil (temple hindou). Samee me demande d’attendre. Il entre prier, rapidement. Ce n’est pas un arrêt touristique, juste un geste personnel. Je pensais qu’il était bouddhiste. Il me confirme : « Je prie toujours les divinités hindoues avant un voyage, pour la protection. Mais je suis bouddhiste. » Au Lanka, on ne choisit pas. On additionne.

On passe Rattota, un petit bourg. Si j’avais suivi les conseils initiaux, je serais descendu du bus ici. On tourne à droite, puis on descend vers la rivière. Spectacle de désolation. La rivière a tout ravagé le 27 novembre dernier, quand Ditwah s’est abattue sur l’île. Les ponts emportés, les maisons effondrées. Samee et sa femme me montrent l’endroit où ils venaient pique-niquer avant. « Il faudra du temps pour que le paysage retrouve sa douceur. » Et pourtant, la vie est déjà revenue. Depuis la semaine dernière, toute la route qui monte au sommet de Riverstan a été réparée.

Puis, la cascade. Les gens de la communauté célèbrent la fête nationale. Au bout du chemin, le pont n’existe plus que sur Instagram. En vrai, il ne reste qu’une armature tordue et des cordes déchirées. L’eau est boueuse, loin du bleu des photos. Je m’aventure pour prendre des photos. Je me dis que, finalement, cette destruction est le symbole de la vie qui résiste. Les habitants indigènes de l’île de Lanka croient au forces de la nature, c’est comme si la nature avait voulu faire un grand nettoyage. Mais à quel prix? Les esprits séculaires ne sont pas tendres.

On s’assoit sur un muret devant une échoppe. Je prends un thé aux herbes. Je regarde la femme préparer les boissons, ses gestes précis. Je m’intéresse aux herbes et aux baies séchées qu’elle vend. Je veux tout savoir. J’achète quelques produits avant de partir. Contribuer, même modestement, me semble essentiel. 

Matale, 04/02/2026
le thé aux herbes locales

En descendant, une femme de la communauté m’invite à planter un arbre. Initiative nationale après la catastrophe. Je joins le cortège des villageois, nous avons tous un petit arbre à la main. On descend vers la rivière. Je plante symboliquement l’arbre dans la terre sablonneuse, sous les regards bienveillants. Le chef de la communauté vient me saluer. On prend des photos. Tout le monde sourit. « Un étranger qui aide à la reconstruction », disent-ils. Je suis fier. Ému, aussi. Je me lave les mains à la rivière. L’eau fraîche, le contact avec la terre. Je sympathise. Des rires, des mots échangés, des sourires sans langage.

Matale, 04/02/2026
replanter après le cyclone.

On continue. Traversée d’une plantation de thé, les feuilles vertes qui brillent sous le soleil, la vue sur la vallée. On s’arrête pour des chapatis, cuits sur un feu de bois, mangé dans une maisonnette au bord de la route. Les motos passent par dizaines, aujourd’hui tout le monde est de sortie, congé oblige. Plus on monte, plus les nuages s’épaississent, jusqu’à avaler la route. Des jeunes se prennent en photo avec leur moto garée devant un torrent qui dévale la roche. J’emprunte l’une d’elles pour la photo, ça fait rire tout le monde, moi le premier.

Matale, 04/02/2026
Samee et sa femme, arrêt de midi
Matale, 04/02/2026
Matale, 04/02/2026

Samee me montre un sommet qu’on ne voit pas. « C’est là qu’on va. » Riverstan. On y monte à pied, dans un brouillard si épais qu’il efface tout sauf un bruit : une rivière coule sous nos pieds, invisible, comme si elle sortait de nulle part. La roche est large, on devine plus qu’on ne voit le bord de la falaise. Un pas de trop, et ce serait le vide. On ne verra jamais le panorama promis. Encore un tour des esprits de Lanka, qui gardent la vue pour eux ce jour-là. Ça ne m’empêche pas d’être heureux, planté là-haut dans le rien, à côté d’un couple qui m’a fait cadeau de sa journée.

Matale, 04/02/2026
merci à vous deux

On redescend en boucle, de l’autre côté de la montagne, vers les villages d’enfance de Samee et de sa femme. Des histoires de jeunesse, des souvenirs partagés.

Au courant de la petite route, trois motos manquent de nous emboutir. L’un des motard crie « éléphant ». Samee dans un réflexe veut faire demi tour lorsqu’il se rend compte que c’était une plaisanterie. Ceux qui aiment les éléphants savent que ces pachydermes peuvent être destructeurs lorsqu’ils se déplacent en groupe.

Plus bas, sous la canopée des grands arbres, nous nous arrêtons devant un arbre-sanctuaire animiste. Un Bouddha veille non loin. Il faut accrocher des petites branches sur une corde. « Pour demander la protection des esprits », explique Samee. Ce sanctuaire était autrefois au cœur du village, en bas. Mais le village a disparu avec la construction du barrage. Grand lac, barrage vieux d’une dizaine d’années. Samee m’explique que l’on doit obligatoirement demander la permission aux esprits pour passer le col de Riverstan. A nouveau, je me dis que sur l’île de Lanka on additionne les croyances. Et je pense à la tempête qui a coupé la route à plusieurs endroits. Est-ce que ce ne sont pas justement ces esprits qui ont provoqué ces glissements de terrain ?

Matale, 04/02/2026
Un Bouddha dans un sanctuaire animiste
Matale, 04/02/2026
accrocher des branches sur la corde en respect aux esprits du lieu

Un peu plus loin, un oncle de Samee, croisé par hasard : il a fait fortune dans les pierres précieuses. Des mines partout. Je n’avais aucune idée que la région était aussi riche. Ici, on retourne le sol à la recherche d’améthystes. La route est longue, un autre barrage, un arrêt avec des singes et des motards, des rires, des cris. Samee achète des Hoopers ; on en mange en roulant, j’en mets partout, ça n’a pas d’importance.

Enfin, on rentre. Samee me dépose au Homestay et rentre avec sa femme. Je reste seul, mais pas isolé. Je me repose. Un peu faim, mais trop fatigué pour sortir. Je n’ai plus besoin de rien. La journée a été si riche. Mon corps est épuisé, mais mon cœur est léger. Je me couche, apaisé. Le stress, la faim, la soif… tout a disparu. Je m’endors.

Le lendemain, je veux payer Samee et lui donne plus que ce qu’il m’avait demandé. Refus total de sa part. « Nous avons passé une bonne journée, c’est plus important que l’argent » me dit-il.

Texte et photos : © Frédéric Alix, 2026

Matale, 04/02/2026
la forêt de Riverstan m’impressionne

Le cyclone Ditwah

Fin novembre 2025, le cyclone Ditwah a frappé le Sri Lanka, provoquant des inondations et des glissements de terrain dans une vingtaine de districts, dont celui de Matale. Ponts emportés, routes coupées, plusieurs centaines de morts et disparus, plus d’un million de personnes affectées. Trois mois plus tard, la région pansait encore ses plaies — mais la vie, la fête nationale, les motos et les sourires étaient déjà revenus.

Matale, 04/02/2026
Matale, 04/02/2026

Trois peuples, une même vallée

Autour de Matale se croisent les trois grandes composantes de l’île : les Cinghalais, majoritairement bouddhistes, dont je croise les temples et les gestes de dévotion tout au long de la journée ; les Tamouls, hindous, venus historiquement travailler dans les plantations de thé de la région centrale (beaucoup sont les descendants des travailleurs amenés par les Britanniques au XIXe siècle) ; et les Vedda (ou Wanniyala-Aetto), les premiers habitants de l’île, dont les croyances animistes, cultes des esprits, arbres-sanctuaires, permission demandée avant de franchir un col, infusent encore les pratiques locales, y compris chez des bouddhistes ou hindous pratiquants.

Les pierres précieuses

Le Sri Lanka est l’un des grands gisements de gemmes au monde depuis l’Antiquité. La légende veut que la reine de Saba ait reçu un rubis de Ceylan offert par Salomon. Saphirs, rubis, améthystes, grenats : la ville de Ratnapura, plus au sud, reste la capitale historique du commerce, mais l’exploitation artisanale s’étend bien au-delà, y compris dans les collines autour de Matale, où de petites concessions familiales retournent encore la terre à la recherche d’améthystes.

Le barrage et le village englouti

Le barrage du Kalu Ganga, à Pallegama, fait partie du grand projet Moragahakanda–Kaluganga, lancé en 2007 et achevé en 2018. Environ 800 familles des villages de Pallegama et Rambukoluwa ont dû être relogées pour laisser place au réservoir. Un déplacement récent, à peine plus âgé qu’une décennie, exactement comme le racontait Samee. Le sanctuaire animiste que nous croisons sur la route, lui, a survécu à la noyade du village : déplacé plus haut, il continue de veiller, comme si les esprits avaient eux aussi émigré vers les hauteurs.

Matale, 04/02/2026
Le barrage du Kalu Ganga

Aluviharaya et le Tripitaka

Au Ier siècle avant notre ère, le royaume cinghalais traverse une famine dévastatrice de douze ans, aggravée par une invasion venue du sud de l’Inde. Craignant que la tradition orale du Bouddha ne se perde avec la dispersion des moines, le roi Vattagamani Abhaya autorise sa transcription : c’est au monastère troglodytique d’Aluviharaya, sur des feuilles de palmier talipot, que le Tripitaka (ou Tipitaka) est couché par écrit pour la première fois. Le texte survivra, envers et contre tout, à deux destructions ultérieures : par les Hollandais au XVIIe siècle, puis par les Britanniques en 1803.

Matale, 04/02/2026
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