Salaween.blog

A travel journal through culture and history. – blogging since 2014

  • Protégé : Interfaith Pilgrimage of Chang Puak

Je dois avouer que j’ai eu un doute quand j’ai été invité par les « Peacebuilders » de Payap à rejoindre un « homestay » quelque part dans les montagnes au nord-ouest de Chiang Dao. Ces dernières années, plusieurs de mes amis thaïs sont allés dans les montagnes comme on va en safari à la rencontre les populations indigènes des collines. Ils ont rapporté des dizaines de portraits d’eux-mêmes déguisés dans des habits colorés. Et quand j’interrogeais : mais qu’est-ce que tu as appris des populations locales? je n’avais pour réponse que des clichés sur leur naïveté et leur art de vivre dit « authentique ».

Mais j’étais confiant dans les « Peacebuilders« , ils n’allaient pas tomber dans les clichés des touristes du dimanche et d’ailleurs Dr. Rey a rédigé des règles d’éthique pour encadrer les visiteurs que nous sommes. C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai participé à ces deux jours d’immersion dans une communauté locale avec des participants venus d’horizons divers.

Notre groupe est composé de quatre Myanmardais, deux Philippins, deux Nagas, un Américain dont un Érythréen, et moi, Suisse. Nous sommes partis de l’Université de Payap le samedi 11 novembre 2023 à 9h le matin, avons fait une pause et chemin et sommes arrivés au village Lisu de Khun Khong à 13h.

L’arrivée

Le homestay domine le village Lisu de Khun Khong (littéralement «source de la rivière Kong»). Les maisons du village sont installées sur les flancs de la montagne. Et les huttes qui accueillent les visiteurs (nous) sont au sommet de la colline, dominant le panorama et offrant la plus belle vue. Est-ce un privilège ? je ne crois pas : le peuple Lisu sait que la montagne protège du vent, de la pluie. Le sommet n’est pas l’endroit le plus sûr de la région. Toutefois, les visiteurs aiment voir le paysage. La famille qui a développé ce homestay a également construit une route pour rejoindre ce sommet qui n’était pas accessible avec des gros véhicules depuis le village.

P’Koi, la seule thaïlandaise de notre groupe, reçoit les mots de bienvenue de la part de P’Noon, notre hôte Lisu. Alors qu’ils ont un échange respectueux en langue thaï, P’Noom regarde chacun d’entre nous le regard plein de gentillesse, il a une pointe de sourire en nous voyant tous si différents. Il ne doit pas recevoir tous les jours de groupe aussi disparate.

B. Khun Kong, 12/11/2023
Le village de Khun Kong (province de Chiang Mai), vu depuis le homestay
Baan Khun Kong, 11/11/2023

Première impression : liberté

L’air est frais, chargé de l’odeur de bois brûlé et de terre humide. On entend des enfants jouer, des poules picorer, et ce n’est peut-être que mon imagination mais je crois entendre des cochons couiner.

Ma première impression en arrivant « la-haut sur la montagne » dans cette région habitée par le peuple Lisu est ce sentiment de liberté. Ici, les règles des plaines et des villes semblent avoir été remplacées par les règles des communautés locales. Les règles de vie peuvent être plus larges quand tout une communauté s’engage à s’entraider. Je vois des enfants jouer seuls dans le village. Cela ne pose aucun problème puisque tous les villageois gardent un œil protecteur sur eux. On laisse les poules en liberté puisque chacun sait quel animal appartient à qui. 

Parce que si les « peuples de collines » descendent travailler en plaine et dans les villes, ils savent qu’ils peuvent remonter chez eux pour retrouver leur liberté et une forme de sécurité. Ce n’est pas moi qui le dit mais James C. Scott dans son étude « Zomia » que j’ai lu il y a quelques années alors que j’étudiais ces peuples qui vivent sur les reliefs topographiques.

Toutefois, depuis que les routes ont été améliorées, bitumées, élargies, les gens des plaines montent plus facilement et rapidement à la montagne et comme des colonisateurs, ils veulent que leur règles et exigences citadines soient respectées. Certains de ces touristes du dimanche exigent que les fermes ne soient pas bruyantes tôt le matin (puisqu’ils sont là pour se reposer). Ils veulent que les chemins et les installations répondent aux critères de sécurité des villes, certains exigent que leur habitudes alimentaires soient respectées.

Dr. Rey Ty, dans le document qu’il nous a donné avant de partir a noté : « Montrer de la sensibilité aux différences culturelles et éviter les comportements qui pourraient être offensants ou irrespectueux. N’imposez pas vos propres normes culturelles comme supérieures, correctes ou meilleures.« 

B. Khun Kong, 11/11/2023
une maison (comme les autres) dans le village
Baan Khun Kong, 11/11/2023
observation de terrain

Réapprendre à visiter sans pré-juger

Dr. Rey nous avait donné la consigne d’être des observateurs attentifs :
« Apprendre et pratiquer l’observation participante : s’immerger dans le contexte, s’y engager discrètement, sans perturber. »

Nous n’étions pas montés chez les Lisu pour leur enseigner la civilisation des plaines, mais pour apprendre d’eux. J’ai donc décidé d’oublier tout ce que je croyais savoir sur les Lisu et d’observer ce village avec un regard neuf : une immersion respectueuse et humble, centrée sur l’écoute et l’apprentissage.

Baan Khun Kong, 11/11/2023
Ambassadrices Lisu venu nous souhaiter la bienvenue

Visiter et observer

Nous nous installons, et je n’ai qu’une envie, descendre dans le village me promener, mais je dois attendre un peu parce que notre hôte nous emmène visiter une plantation de mandarines.

La plantation appartient à un jeune villageois Lisu de la région, il loue le terrain à l’Etat puisque qu’il se trouve à l’intérieur d’un parc national. Le jeune entrepreneur nous salue par un waï et un sourire, et nous invite à aller collecter nous-même des oranges si nous voulons en acheter.

Nous commençons à récolter à main nues, je ne suis pas adroit et je n’arrive pas à couper sans arracher les branches de l’arbre. Puis nous voyons les cueilleurs locaux en plein travail, ils utilisent un petit sécateur. Plusieurs d’entre nous allons observer comment ils coupent puis empruntons des sécateurs pour notre propre récolte.

KhunKong, 11/11/2023
dans la plantation de mandarines

Le groupe des cueilleurs sont des femmes Lisu des villages voisins, un seul homme dans le groupe. Elles sont amusées de me voir leur tourner autour avec mon appareil photo. J’entends quelqu’un dire à la femme que je photographie : «ta photo sera vue dans le monde entier », et une autre d’ajouter avec ironie « il te pend en photo parce que tu es la plus jolie ». (Je ne peux pas vous certifier que ma traduction soit correcte, mais je ne pense pas me tromper dans les grandes lignes). 

KhunKong, 11/11/2023
avoir le bon geste, ça s’apprend
Baan Khun Kong, 11/11/2023
Baan Khun Kong, 11/11/2023
le jeune entrepreneur qui dirige cette plantation de mandarines

Au village (enfin)

Plus tard, je descends me promener seul dans le village. Peu de gens sont visibles, mais je sens que je suis observé, la communauté veille sur la sécurité de tous, spécialement lorsqu’un intrus (comme moi) traverse un village. Plusieurs maisons ont des enclos pour les porcs, certaines ont un petit potager, certaines font sécher des récoltes devant le perron. Beaucoup de maisons sont en bois et plusieurs ont des symboles chinois de part et autre de l’entrée qui rappelle que le peuple lisu est originaire du sud de la Chine. Les habits sont suspendus sur des cintres devant les maisons, la majorité des habits sont aux couleurs et motifs lisu. J’observe deux enfants qui remplissent des bouteilles en plastique à un robinet communautaire, je me dis alors que toutes les maisons ne sont pas connectées à l’eau courante.

B. Khun Kong, 11/11/2023
l’eau du « puits »
B. Khun Kong, 11/11/2023
la penderie est sur le mur extérieur
Baan Khun Kong, 12/11/2023
en mode sureillance « watchdog »
Baan Khun Kong, 11/11/2023

Contribuer à l’économie locale

Vieng Heng, 12/11/2023

Rey nous rappelle que, par notre séjour, nous voulons aussi contribuer à l’économie locale des villages que nous allons visiter. Le programme prévoit ainsi plusieurs occasions de faire vivre les petits commerces et les initiatives locales : marchés, épiceries, mais aussi le café biologique tenu par des jeunes du village. L’objectif est d’ailleurs clairement formulé dans son orientation : augmenter les opportunités économiques et les moyens de subsistance de la communauté locale.

C’est pourtant une scène très simple dans l’épicerie du village qui m’a le plus marqué. Alors que nous nous attardons dans le magasin, je vois un villageois s’approcher, faisant mine de vouloir acheter quelques produits. Mais son attention est manifestement davantage tournée vers notre groupe. Il nous observe, et ce qu’il voit semble bien l’amuser. Nous ne faisons rien de particulier : nous sommes simplement là, à regarder les produits, à poser parfois quelques questions et à nous intéresser à ce qui est vendu. Notre présence est en quelque sorte passive, mais notre intérêt pour les produits locaux crée malgré tout un premier contact. Sans même chercher à provoquer une rencontre, nous devenons suffisamment intéressants pour susciter la curiosité d’un habitant.

Je prends conscience de la manière dont Rey met en pratique cette idée de soutien à l’économie locale. Partout où nous nous arrêtons, je le vois dépenser sans compter, non pas pour acheter des souvenirs ou pour se gaver, mais en choisissant systématiquement des produits locaux : fruits, légumes, mais aussi des « homemade snacks ». À chaque arrêt, il veut repartir avec quelque chose et je le vois littéralement vider le stock de l’épicerie. Il ne cherche pas simplement à consommer. Il achète pour faire vivre le commerce local, puis partage ses achats avec le groupe et avec les personnes rencontrées.

La contribution à l’économie locale ne se réduit pas à une transaction financière. L’achat est une forme de relation. En nous intéressant aux produits, en les achetant et en échangeant autour d’eux, nous montrons notre intérêt pour les produits locaux et nous créons des occasions de contact avec les habitants.

Vieng Heng, 12/11/2023
au marché
Vieng Heng, 12/11/2023

Le consentement pour prendre des photos

Parmi les règles établies pour notre voyage, demander le consentement avant de prendre des photos. Ainsi lorsque je vois une femme du village qui assise devant sa maison coupe des légumes, je commence par lui sourire, et montre mon appareil photo, les personnes qui ne veulent pas être prises en photo réagissent immédiatement. Je peux donc pointer mon appareil, comme la femme se met à sourire je comprends que c’est une forme de consentement. J’entends derrière moi un homme qui lui dit  « Il est intéressé par ce que tu fais » (il s’agit de ma traduction, ou plutôt de mon interprétation). Et elle de répondre quelque chose qui doit être «je me demande bien ce que je peux faire qui soit intéressant».

B. Khun Kong, 12/11/2023
bonjour
Baan Khun Kong, 12/11/2023
Baan Khun Kong, 12/11/2023

Un échange multidimensionnel

Le soir, nous échangeons nos premières impressions. Je trouve ce moment particulièrement instructif: nous avons vécu les mêmes deux journées, mais chacun semble avoir vu un village différent. Notre groupe est composé de quatre Myanmardais, deux Philippins, deux Nagas, deux Américains (dont un Afro-Américain), et moi, Suisse.

Vieng Heng, 12/11/2023

Certains parlent de la manière dont les Lisu ont adapté leur agriculture et leurs villages à un environnement montagneux difficile. D’autres insistent davantage sur l’hospitalité de nos hôtes et sur les contacts qui ont pu se créer malgré les barrières linguistiques. La discussion nous amène aussi à parler du café tenu par les jeunes, des fermes et des petits marchés : pour certains, ces initiatives montrent qu’il est possible de préserver une identité culturelle tout en développant de nouvelles activités économiques. Les participants originaires des Philippines ou du Myanmar font naturellement des rapprochements avec les communautés indigènes qu’ils connaissent chez eux.

Je réalise alors que notre diversité ne constitue pas seulement une caractéristique du groupe : elle change aussi notre manière de regarder ce que nous venons de vivre. Nous sommes dans le même village, mais nous n’en rapportons pas tous la même histoire.

B. Khun Kong, 12/11/2023
Au réveil, depuis ma tente de camping

Revenir est toujours une surprise

Le deuxième jour au matin, notre hôte nous emmène à un petit marché installé au bord de la route, au sommet d’une colline. J’étais déjà venu ici en 2015. Je me souviens parfaitement que j’avais vu une cabane qui servait du café et je m’étais arrêté. Je me souviens aussi que j’avais pris des photos. Aussi je fais une recherche rapide dans mes archives photographiques (merci pCloud), et je retrouve la photo de la fille qui (habillée de son costume Lisu) m’avait apporté ma tasse de café. Je vais montrer cette photo à P’Noom, il regarde attentivement et me répond : elle est là-bas ! et il m’emmène vers la fille de ma photo qui se trouve être… exactement au même endroit que 8 ans plus tôt. Je lui montre la photo, elle regarde un peu amusée puis elle dit qu’elle était plus jolie il y a 8 ans. Elle pense qu’elle a beaucoup vieilli. Je lui assure qu’elle n’a pas changé. Elle accepte que je prenne une nouvelle photo. 

Frédéric Gloor Wiang Haeng, 12/11/2023
8 ans plus tard

Immersion

Trois filles de notre groupe empruntent des habits lisus à notre hôte. Il se trouve que ces habits leur vont parfaitement bien. Nous marchons dans la forêt et arrivons à un point de vue bien connu pour offrir une vue exceptionnelle sur la région. Un homme aborde les trois filles en leur parlant la langue locale. Quand il comprend qu’elles sont étrangères il rigole de sa méprise. Il faut dire que deux de ces trois filles sont originaires d’un autre peuple des collines, elles viennent du Nagaland. Toutefois, cette anecdote prouve que notre petit groupe a réussi son immersion dans le monde local des Lisus.

Vieng Heng, 12/11/2023
people from the world (Nero et Ashe du pays Naga en Inde, Alma des Philippines, P’Noom et son fils du village Lisu qui nous a accueilli)

Café Akipu

Vieng Heng, 12/11/2023

Dimanche matin, avant de quitter cette magnifique région, notre hôte nous a emmenés au Café Akipu. Ce café, dont le style rappelle ceux qui fleurissent dans toute la région, est géré par un groupe de jeunes Lisu. Son nom, Akipu, signifie en langue lisu « l’esprit du peuple Lisu se relèvera », une déclaration d’espoir pour l’avenir de leur communauté.

Tout y est produit localement : le café, bien sûr, mais aussi les fruits et légumes servis sous forme de petits plats délicieux. L’objectif, clairement formulé dans le nom même du café, rejoint parfaitement celui de notre week-end : augmenter les opportunités économiques et les moyens de subsistance de la communauté. En soutenant ce projet, nous contribuions directement à cette vision, tout en profitant avec un plaisir que personne n’a réussi à dissimuler à un moment de partage autour de spécialités locales.

Vieng Heng, 12/11/2023
le jardin (bio) du café Akipu
Vieng Heng, 12/11/2023
Notre hôte prévoit de se lancer dans la construction

Au final

Ce séjour m’a non seulement permis de rencontrer les Lisu de la région de Vieng Heng, mais aussi d’apprendre à être un « bon touriste ». Les règles éthiques définies par Dr. Rey avant notre départ n’ont pas quitté mon esprit pendant ces deux jours. Certaines semblaient inutiles, d’autres trop strictes, mais toutes ont permis d’établir une relation plus juste entre les populations locales et l’intrus que je suis.


11 et 12 novembre 2023 – LISU VILLAGE HOMESTAY, EXPOSURE, IMMERSION, AND ETHNOGRAPHIC OBSERVATION

UN GRAND MERCI AU DEPARTEMENT OF RELIGION CULTURE AND PEACE STUDIES, PAYAP UNIVERSITY, CHIANG MAI


texte et photos : © Frédéric Alix, 2023

Vieng Heng, 12/11/2023
Baan Khun Kong, 11/11/2023
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2 réponses à « Un voyage chez les Lisu »

  1. Avatar de france55

    Toujours très intéressant de lire tes découvertes. Tu comprends donc pas mal la langue locale et cela doit faciliter bien des choses. Merci pour ce beau partage, Fred. De bien belles photos et c’est vraiment extraordinaire que tu aies pu revoir une personne après 8 ans- au même endroit !!!!

  2. Avatar de Catherine PAILLIER
    Catherine PAILLIER

    Tu nous fait voyager…. merci Fred. J’en profite pour te souhaiter un bon anniversaire!

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