On devait partir à deux. Herb, mon ami sino-malaisien, avait signé pour enseigner le chinois dans ce même institut de langues flambant neuf de Thimphu. Sauf que le Bhoutan et la Chine ne s’adressent plus la parole depuis des années — le royaume accuse son voisin géant de grignoter ses frontières himalayennes, quelques kilomètres carrés par-ci, un pâturage par-là, sur des terres disputées dans le nord. Herb n’a jamais eu son visa. Résultat : je suis arrivé seul dans un pays où je ne connaissais personne, pour enseigner le français et l’allemand dans une école qui, comme j’allais vite le découvrir, n’avait pas encore ouvert ses portes.

Le froid comme deuxième colocataire
Personne ne m’avait prévenu que le vrai défi de Thimphu ne serait pas administratif, mais thermique. Le radiateur de ma chambre chauffe sans qu’on sente jamais la différence. Le sol est glacé, l’eau du chauffe-eau de la douche est une loterie quotidienne. Prendre une douche devient une expérience terrible, et je découvre qu’il fait souvent plus froid dans les maisons que dehors. Le matin, sortir du lit demande une forme de courage que je ne me connaissais pas : je sors juste une main de sous la couverture, et j’ai l’impression qu’elle a déjà gelé au contact de l’air ambiant, avant même d’avoir touché quoi que ce soit. Je me suis inventé un petit rituel de survie : podcast dans les oreilles, café brûlant entre les mains, une grille de sudoku sur mon iPhone pour retarder de cinq minutes supplémentaires le moment de vraiment affronter la journée. Ma peau craque en une semaine ; je finis par trouver du salut dans un pot de crème hydratante dénichée au 8-Eleven du coin, tandis que celle que j’avais apportée de Thaïlande, jamais ouverte là-bas, a purement et simplement tourné dans mes bagages, comme si même mes affaires personnelles avaient renoncé à s’acclimater.

L’école qui n’existe pas encore
L’institut occupe l’étage d’un restaurant du centre-ville, le Mid Point, appelé ainsi parce qu’il se trouve pile au milieu de la ville. Une enseigne publicitaire géante, posée à même le sol, promet des cours de chinois, de français et d’allemand à tous les niveaux, dans une école qui, ce jour-là, ne compte ni élève ni mobilier. Kado est le fraichement nommé directeur dans cette aventure, engagé par Tukten et Tendi, le couple propriétaire du Mid Point et, par extension, de l’institut lui-même. Je pensais arriver et enseigner le lendemain de mon installation. Ce qu’on attend de moi, en réalité, c’est que j’aide Kado à organiser le démarrage de l’institut lui-même. Tout reste à faire, et je découvre que mon vrai métier, cette première semaine, sera moins celui de professeur que d’improvisateur en sous-chef.
Le Hobbit et le Viking
Pour éviter que je ne me sente trop seul, Kado s’est installé dans l’appartement qui m’a été attribué. Le matin, nous marchons ensemble jusqu’à l’institut, et je me surprends à penser que nous devons ressembler à un Hobbit escorté par un Viking. Il est adorable, dévoué, généreux jusqu’à l’excès. Un soir où je m’étais résigné à un pique-nique de pain et de fromage sur le canapé, il apparaît fièrement avec deux bols de riz et un curry qu’il a mis une heure entière à préparer. Trop gentil, trop là, de plus en plus présent, à toute heure, sans jamais me laisser vraiment seul. Une présence de tous les instants dont je commence, sans oser le dire trop fort, à sentir le poids. Mais comment dire à une personne aussi dévouée qu’elle en fait trop ?

Deux temples, un même jour
Le lendemain, comme si le pays avait décidé de reprendre les choses en main après ces premiers jours d’improvisation, tout devient soudain plus grand, plus solennel, et, pour finir, plus rude. Le même jour, à quelques heures d’intervalle, le Bhoutan m’offre un honneur et deux gifles.
Rinchen passe me prendre le matin. C’est lui qui avait pris contact avec Herb pour nous inviter à venir travailler ici. Il est un ami du couple qui a fondé l’institut de langues. Dans la vie, il dirige une agence touristique, et il est d’une extrême gentillesse : il devine mes caprices, répond à mes besoins avant même que j’aie eu le temps de les réaliser moi-même. C’est grâce à lui que je parviens à m’adapter à cette nouvelle vie qui semble m’être tombée dessus. Avec lui, je me sens étrangement proche, presque comme un frère, la complicité facile de deux inconnus qui n’ont rien à se prouver.
Il conduit tranquillement, une cigarette coincée entre deux doigts sur le volant, et commente la ville avec une tendresse amusée. Il s’arrête en chemin devant une sorte de quincaillerie ; la curiosité me pique, j’ai envie d’entrer avec lui, mais il me dit qu’il n’en a que pour deux minutes. Il ressort avec deux écharpes blanches à la main (les mêmes que celles que l’on offre au Dalaï-Lama) aussi naturellement que s’il venait d’acheter nos billets d’entrée.
Une douzaine de kilomètres au nord de la ville, on grimpe une route qui serpente à travers une forêt de pins, croise des rivières où des habitants lavent leur voiture à grande eau. On longe le campement fortifié de la garde royale, un mur de pierre impressionnant, contre lequel les familles des soldats ont bricolé des échelles en bois pour l’enjamber plus vite que par le portail.
Le temple, tout en haut de la colline, est un endroit que les touristes ne visitent normalement pas. Rinchen insiste sur ce point avec une fierté visible, comme s’il m’ouvrait une porte qu’on ne lui a pas souvent vu ouvrir.

Ramuz au Bhoutan
Une montagne se dresse juste derrière, presque pointue, qui me rappelle absurdement le Cervin. J’ai commencé, la veille, à relire La Grande Peur dans la montagne, de Ramuz — un écrivain de chez moi, en Suisse, que je n’aurais jamais imaginé rattacher à autre chose qu’à mes montagnes natales. Face à ce sommet himalayen, le livre se met pourtant à sonner comme s’il avait été écrit ici : mêmes superstitions nées de la roche, même respect craintif du sommet. Comme si je cherchais, sans trop me l’avouer, des racines suisses à greffer sur ce nouveau pays.
Se laver les mains au phallus
À l’entrée du monastère; un phallus de pierre géant sert de fontaine rituelle : on s’y lave les mains, on y boit l’eau bénite qui coule de sa pointe. C’est un peu étrange de boire une eau qui sort d’un phallus, mais je me plie à la coutume, qui semble ici d’une importance qu’il ne me viendrait pas à l’idée de questionner. Plus loin, une pierre à demi enfoncée dans le sol, protégée par une petite construction de bois, passerait pour prédire l’avenir selon qu’elle s’enfonce ou ressort. Les habitants la consultent comme on consulterait un oracle familier.
Dans la cour, des poulets et des coqs, offerts en offrande par des familles reconnaissantes, picorent en liberté. Ils ont été donnés au monastère pour ses œufs, jamais pour la marmite ; ici, on ne tue pas ce qui vit, on le nourrit..



Le Refus
C’est ici, m’explique Rinchen, que tous les enfants nés à Thimphu viennent être présentés à leur naissance. Une sorte de baptême, une présentation aux forces de la vallée. Une idée qui s’inscrirait bien dans un roman de Ramuz. Je comprends, sans qu’il ait besoin de me le formuler davantage, qu’il m’y conduit parce que je vais m’installer ici durablement. C’est un vrai geste d’accueil, presque solennel.
Une tour ancienne, miraculeusement restée debout après le tremblement de terre de l’année précédente, laisse échapper le son sourd d’un tambour de cérémonie à laquelle je n’ai pas le droit d’assister. J’aurais aimé jeter un coup d’oeil, mais les portes sont fermées. Rinchen semble vouloir faire les choses en bonne et due forme : il part à la recherche d’un moine pour accomplir un petit rituel. Mais le lieu paraît déserté, silencieux, presque abandonné à cette heure. Il finit par apercevoir un moine, au loin, sous un porche. L’homme nous regarde un instant, immobile, puis fait non de la tête. Il ne fera aucun rituel, ne dira aucun mantra pour un étranger. Rinchen revient vers moi visiblement déçu, presque triste, comme si ce refus le touchait plus que moi. « Il n’y a rien à voir de plus », me dit-il simplement, et nous repartons. Les écharpes blanches achetées un peu plus tôt, celles-là mêmes qu’on offre au Dalaï-Lama, nous les déposons sur la grille d’entrée.

Le geste qui écarte plutôt qu’il bénit
Le soir, dans un tout autre monastère, à l’est de la ville cette fois, une forteresse magnifique cernée de moulins à prière que je fais tourner un à un avec encore plus de zèle et de sérieux que les fidèles venus prier, tout bascule à nouveau, plus durement encore. On s’est déchaussé avant d’entrer dans le batiment en bois. Par ce froid, c’est une épreuve plus intense qu’en Asie du Sud-Est. Dans la salle principale, je sens le regard lourd d’un moine qui récite un mantra sans jamais me quitter des yeux. Puis, au moment où je fais un pas vers la zone où les fidèles sont assis en méditation, la partie qui fait face au Bouddha à plusieurs têtes superposées, cinq étages de visages empilés au-dessus de bras qu’on devine sous les tissus, un grand moine s’interpose, prend un air ouvertement dégoûté et m’écarte d’un geste sec du revers de la main. Exactement le geste qu’on ferait à un chien errant qui s’aventure là où il ne devrait pas. Pas un mot. Pas besoin. Le message est d’une clarté totale.
Je ne cherche pas à adoucir ce moment ni à lui trouver une excuse culturelle commode. Ça s’est passé ainsi, sec et net, le même jour où, un ami m’avait présenté à sa ville comme l’un des siens, et où même ce cadeau-là, un moine avait refusé de le compléter.

Un dimanche, seul, dans la neige
Le septième jour, pour la première fois, je me réveille seul dans l’appartement. Kado est reparti vivre chez lui, ayant compris que je peux vivre seul. Il a neigé toute la nuit ; la ville entière est blanche. Je pars marcher sans guide, sans Kado, sans personne. Un luxe que je mesure seulement en le vivant. Au détour d’une rue, des enfants ont sculpté un bonhomme de neige à la silhouette on ne peut plus explicite, un phallus géant planté au beau milieu de la chaussée, que les passants contournent avec un sérieux qui me fait sourire tout seul. Je croise aussi des batailles de boules de neige improvisées, deux touristes encadrés par leur guide que je regarde presque avec pitié, moi qui déambule libre.
Ce que je ne vous ai pas encore dit, c’est que je n’ai qu’un accès limité à Internet. Ma carte SIM n’est pas configurée pour Internet, pas de wifi à la maison et au bureau il est d’une lenteur effrayant. Toute la journée devient une chasse discrète au wifi : un café avec une cheminée mais sans connexion, un autre où deux sœurs me préparent un café avec un code qui ne fonctionne jamais, un troisième où deux garçons trop gentils et enthousiastes me font promettre de revenir.
Le soir, je m’ennuie un peu, seul, dans mon dimanche. Ce n’est pas grave. C’est même, à sa façon, exactement ce qu’il me fallait.




Une semaine, en somme
Voilà à quoi ressemblait ma première semaine au Bhoutan : moins de sommets et de drapeaux de prière que dans mes rêves, (pour ça il faudra attendre le grand récit du Taktsang – Tiger Nest), et beaucoup plus de curry, de wifi introuvable, de peau qui craque et de silences gênés. Un pays qui vous accueille avec une générosité déconcertante, vous présente à ses temples comme l’un des siens, puis vous rappelle, sans prévenir, que vous resterez toujours un étranger qu’on peut chasser d’un geste de la main.

Textes © Frédéric Alix, 2026 (sur la base de mes notes de 2013) et photos 2013 au Bhoutan


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